Quel est le portrait robot du djihadiste français ? Entretien avec Xavier Raufer

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Le 24 décembre 2015

Xavier Raufer, criminologue, dresse dans cet entretien accordé à Fils de France le portrait robot hybride du néo-djihadiste français, entre religiosité de surface et criminalité endurcie.

Des tueries de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher à celles du Bataclan, on a l’impression que le profil de ces « néo-terroristes » est toujours un peu le même : familles décomposées, passé de délinquant, faible niveau intellectuel, ignorance de leur propre religion, cet islam pour lequel ils sont pourtant prêts à sacrifier leur vie, alors que certains d’entre eux boivent de l’alcool et fument du cannabis. Ce portrait mérite-t-il d’être affiné ?

Dans la réplique des faits et des causes, ce qu’il advient en France depuis 2012 est un implacable cauchemar à quelques 160 morts au total. Comme toujours en effet depuis Mohamed Merah, les terroristes sont :

• Connus des services de police et de renseignement, fichés, signalés et (en théorie) surveillés « radicalisés islamistes », certains depuis six ans,

• Des bandits, certains huit à dix fois condamnés. D’autres, pire encore : le pedigree du « logeur de Saint-Denis » est un effarant abrégé du Code pénal : homicide, détention d’armes et même violences conjugales.

Or, pour le carnage du 13 novembre, le tableau est plus sombre encore : les tueurs y sont bien sûr des hybrides, mais au mode de vie désormais extravagant : « gros buveurs et fumeurs » ; tenant un bistrot (où l’alcool coule, fermé pour trafic de drogue). Des Merah au carré, des Kouachi au cube : parmi eux, même, un détrousseur de cadavres !

• L’un d’entre eux fréquente des bars homosexuels bruxellois. Prédateur ? Consommateur ? On ne sait…

• Aux Pays-Bas, l’un des dealers-assassin – « Machiavel de la terreur » pour des officiels français– se fait cravater pour « possession de cannabis » et écope de 70 euros d’amende. En Hollande ! Un exploit : autant dire, arrêté à Montélimar pour détention de nougat.

• La « première femme-kamikaze en Europe » (péroraient nos experts en carton-pâte) titube entre sexe, drogue et alcool ; dans l’appartement de Saint-Denis, la terrible terroriste larmoie : « J’ai envie de partir » et périt sous des gravats.

Ce, alors que nos officiels peinent à concevoir la nature, l’essence, de l’État islamique. Une entité auto-désignée « islamique », dont nul vrai dirigeant n’est islamiste ? Un « groupe terroriste » doté « de plus de tanks que l’armée française » ? Une « guérilla » se disant un « État » ?

Loin d’être futiles, ces étonnements relèvent d’une fondamentale exigence : « Ne pas comprendre la nature d’un mal qui vous menace est une situation hautement périlleuse. Comment pourrait-on s’imaginer avoir triomphé de ce dont on n’a pas compris la nature ? » À ce propos, je vous conseille la lecture d’Entendre Heidegger, (François Fédier, Le Grand Souffle 2008).

Dans quelle mesure ces gens sont-ils liés à Daech ? Car grande est l’impression d’avoir affaire à une sorte de terrorisme « free lance »…

La France est répétitivement frappée, selon un immuable schéma :

• L’humain : toujours ou presque, il s’agit d’hybrides, criminels fanatisés basculant dans la rage homicide,

• Le collectif : Merah… Kouachi… Abdeslam, des fratries prédominent, dans lesquelles s’instaure, dit la psychiatrie, un invisible « délire à plusieurs »,

• La topographie : toujours en cause, les territoires de la « politique de la ville » ; lieu de naissance ou de vie ; bases de prédations et de repli, souvent, de pures et simples pépinières à fanatiques.

Territoires, entités, profils : les criminologues savent que cela est utile, mais ne résoud rien, faute d’un cadre de compréhension sans lequel l’analyste du terrorisme se condamne au petit bout de la lorgnette, à la guerre de retard – avec les résultats qu’on sait. En premier lieu, il nous faut comprendre pourquoi et comment ces « racailles-de-banlieues » s’unissent, s’associent ; comment elles finissent par se retrouver dans l’orbite de l’État islamique ; ou pas.

Ce que nous savons : pour toutes les écoles théologiques sunnites, le djihad est l’acte personnel du croyant, dont il décide seul. Il s’engage, tâche de trouver des frères d’armes ; ensuite, le groupe constitué fait allégeance à un chef de guerre (« émir », de « al amr », le commandement) ; cette allégeance, le « moudjahid » (le combattant d’un djihad) peut la reprendre à son gré. Donc (pour parler le franglais du management) la logique des « moudjahidine » est « bottom up » et non « top down ». Une logique commune à tous les djihadistes. Mais bien sûr, les péripéties du passage à l’acte sont multiples.

Devant cette menace d’un type nouveau, nos services sont-ils aussi efficaces qu’ils avaient pu l’être durant la campagne d’attentats de 1995 ? Et ne font-ils pas trop confiance au « tout technologique », aux logiciels informatiques prédictifs, plutôt qu’au renseignement de terrain ?

Quelle qu’en soit finalement la raison, nous n’avons eu en France nulle anticipation de la Direction de la DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure). Depuis 2012 et Mohammed Merah, ses dirigeants ont raté tous les épisodes sanglants : Nemmouche en 2014, les frères Kouachi et Amedy Coulibaly en 2015… Un échec patent, car ces dirigeants n’ont pas réalisé le caractère hybride, à la fois terroriste et criminel de droit commun, du nouveau terrorisme.

Malgré tout, le pire échec est européen : un territoire sans frontières intérieures comme l’espace Schengen, l’échelle européenne est bien sûr déterminante ; c’est de l’échelon européen que devraient venir les avertissements comme les bonnes pratiques. Or ce n’est pas le cas. Car gouverner c’est prévoir : or depuis la fin de la Guerre froide, les dirigeants européens n’ont rien prévu et maîtrisé des risques et périls réels.

Ils auraient dû voir que, depuis la chute du Mur de Berlin, les conflits graves, ceux qui font plus de 1 000 morts par an, avaient diminué de 80% dans le monde ; qu’en outre, un conflit moyen faisait 10 000 morts en 1950 et 1 000 en 2010 ; qu’enfin, on comptait sur terre bien moins d’armes nucléaires qu’en 1990, pour moins de pays conduisant un programme nucléaire.

Et que par conséquent, comme l’hostilité entre les hommes ne diminuait clairement pas, le danger venait désormais d’ailleurs : guerres civiles ensanglantant des régions entières, bouffées de fanatisme meurtrier, « mégagangs » criminels, hybrides terreur-crime, pirates, trafiquants intercontinentaux. De fait, nous avons eu al-Qaïda et ses épigones ; le cartel du Golfe et ses clones ; d’immenses et croissants trafics de stupéfiants, de biens contrefaits, d’êtres humains. Enfin et de ce fait, les fuites de populations terrifiées, pillées ou affamées.

Face à cela, l’Union européenne a fait du bienséant. Ne surtout pas stigmatiser l’infortuné pirate somali, traumatisé dans son enfance et en recherche de repères… De l’étriqué, un Europol sans crocs ni griffes, un Eurojust fantomatique ; la soumission à une OTAN bâtie pour affronter les vrais périls du moment, comme un hippopotame pour danser le Lac des Cygnes. Tel est le principal problème de l’Europe, face aux périls qu’elle doit affronter aujourd’hui.

Pour conclure sur la France, ce qui nous plombe n’est ni une question de moyens ni un problème technique : nos opérateurs du terrain sont hautement compétents. Il faut changer le logiciel : apprendre à voir les terroristes tels qu’ils sont ici et maintenant, savoir les repérer pour les arrêter dès qu’ils vont passer à l’acte. En matière de terrorisme, il n’y a pas plus de génération spontanée qu’en biologie. Il y a toujours des signes avant-coureurs. Ce que l’on voit avant l’attentat finit par exposer de manière aveuglante que cet attentat est imminent.

Entretien réalisé par Daoud Ertegun