« Nous sommes entrés dans une culture de l’excès », entretien avec Thibault Isabel

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Le 7 décembre 2015

En quoi estimez-vous que le « puritanisme des mœurs » se développe dans la société contemporaine ?

Par rapport aux années 1970 et 1980, les dernières décennies ont traduit en France une montée en puissance d’un nouveau puritanisme moral, à travers la vogue de l’hygiénisme (lutte anti-tabac, anti-alcool, anti-obésité, etc.), mais aussi à travers le politiquement correct et l’aseptisation du langage, sans parler du culte quasi totalitaire de la « transparence », qui nous place de facto dans une société de surveillance généralisée. Pourtant, on constate dans le même temps un relâchement global des mœurs : cela pourrait paraître au premier abord contradictoire, mais les deux phénomènes vont en réalité de pair ! Si l’on s’impose en effet des contraintes de plus en plus constantes, on s’accorde aussi tout naturellement des moments com­pen­satoires de défonce. Et c’est pourquoi l’on con­somme de moins en moins souvent d’alcool, bien que les week-ends soient voués à d’in­vrai­sem­blables beuveries. Dans le même ordre d’idée, on mène une lutte acharnée contre le tabac, bien que le cannabis et la cocaïne de­viennent des produits de consommation courante. Nous sommes entrés dans une culture de l’excès. Les contraires s’entretiennent mutuellement, et ils sont tout aussi pathologiques les uns que les autres !

Que vous inspire la loi dite du « mariage pour tous » ? 

Franchement, pas grand-chose. Je ne suis ni dans le camp de ceux qui y étaient favorables, ni dans  le camp de ceux qui s’y opposaient. En ce qui me concerne, je milite pour l’abolition du mariage d’Etat. J’estime que le mariage devrait être une affaire purement religieuse. Que chaque clergé établisse ses propres règles de mariage, en toute liberté ! Cela ne regarde pas l’Etat, qui n’a pas à sanctionner une forme d’union au détriment d’une autre. C’était encore la position traditionnelle de l’Eglise catholique au XIXe siècle, qui s’indignait alors à juste titre que l’Etat s’approprie le champ de la normativité morale et sociale. La République n’est pas une théocratie, bien que le progressisme libéral ambiant tende parfois à s’ériger en nouvelle religion : l’établissement d’un modèle de mariage n’est pas davantage l’affaire de nos gouvernants que la définition du bien et du mal ou la spéculation sur la vie après la mort. C’est un message que j’adresse à la fois aux progressistes et aux catholiques contemporains.

Que pensez-vous de cette phrase du défunt philosophe Jean-François Mattéi : « Pour imposer le genre au détriment du sexe, il faut s’appuyer sur une naturalité et une universalité implicites qui se substituent à la naturalité et à l’universalité hétérosexuelle. Et cette nouvelle naturalité n’est autre que l’homosexualité » (L’homme dévasté, 2015, Grasset, p. 238) ?

Je ne suis qu’en partie d’accord avec cette citation. J’adhère à l’idée qu’il y ait chez les militants du genre une nouvelle naturalité cachée, mais je ne pense pas que ce soit l’homosexualité. C’est plutôt la bisexualité qui sert de nouveau cadre normatif. Pour postuler la possibilité d’un libre passage de l’hétéro- à l’homosexualité, ou d’un genre à l’autre, il faut indéniablement s’en tenir au modèle de la bisexualité fondamentale de l’être humain. C’est seulement si nous sommes bisexuels à la naissance que la culture peut ensuite nous façonner intégralement dans un sens ou dans l’autre (et que nous pouvons aussi après coup choisir de tendre dans la direction de notre choix, si nous parvenons à nous défaire du « formatage » dont nous avons été l’objet).

Les militants du genre veulent faire voler en éclats tous les cadres identitaires, au nom d’une indétermination radicale. Selon eux, nous devons être libres de nous définir comme nous l’entendons, mais nous devons plus encore considérer toute forme de compromission avec les codes en vigueur comme un endoctrinement. En cela, ce courant de pensée véhicule une remise en cause impérieuse de tous les héritages, biologiques ou culturels. Il repose sur une logique de la table rase. Dans la montée de l’indifférentialisme sexuel, on voit donc s’ex­primer le spectre de l’autonomie absolue du moi, chère à l’individualisme libéral : l’homme et la femme veulent se penser indépendam­ment de toute détermination extérieure, c’est-à-dire en fait indépendamment de toute influence corporelle ou sociétale structurante, vécue comme une contrainte.