Malik Bezouh, la France, l’islam et le choc des préjugés

imgres-3
Le 1 décembre 2015

Vous venez de signer un livre important, France-Islam le choc des préjugés, notre histoire des Croisades à nos jours, essai qui ouvre de nombreuses pistes. Comment résumer ces préjugés en question ?

Ces préjugés ne furent pas statiques. D’où la difficulté de les résumer en quelques lignes. En effet, la perception de l’Arabe et de l’islam, en France, dépendra fortement de la période dans laquelle on se situe. Sans trop nous répandre en détails, l’on peut dire que le fanatisme, la violence, l’inclination au vol et au pillage, la paresse, la fourberie, la ruse, la cruauté constitueront, peu ou prou, une constellation de tares, si je puis dire, plus ou moins stable dans le temps et contribueront à façonner la figure de l’Arabe dans l’imaginaire de la société française. Ces « tares » seront expliquées par le fait que les Arabes ont embrassé l’islam, un culte néfaste qui transforme celui qui le professe en un être méprisable voire détestable. En résumé, l’on pourrait dire que c’est l’islam qui a rendu l’Arabe mauvais. Cette perception va dominer jusqu’au XVIIIe siècle. À l’ère du racialisme, les choses vont changer radicalement… Et pour cause, les « tares » précitées vont se biologisées. Dit autrement, ce ne sera plus l’islam qui les produira mais la nature intrinsèque et, partant, biologique de l’Arabe qui en sera à l’origine. Quant à l’islam, il ne fera que les entretenir.

Dans votre livre, mais peut-être sera-ce le sujet d’un prochain opus, vous n’évoquez pas la réciproque : à savoir, les préjugés du monde oriental à l’égard de son équivalent occidental d’alors, tels qu’ils ont été assez bien dépeints par Amin Maalouf dans ses célèbres Croisades vues par les Arabes. Quelques mots sur ces autres préjugés ?

Excellente question qui pose celle de l’université du préjugé. En effet, les stéréotypes et les préjugés ne sont nullement une particularité française ou européenne. Soutenir le contraire relèverait du racisme pur car cela reviendrait à attribuer à un groupe d’humains, en l’occurrence, les Européens, une tare particulière que l’on pourrait décrire comme une certaine inclination à la stéréotypisation. Ceci étant dit, et pour répondre plus directement à cette question, on peut dire que les préjugés développés dans le monde arabo-musulman à l’égard du monde Occidental, les plus fréquents, sont les suivants : libertinage, superficialité, hédonisme, perte des valeurs fondamentales, absence de sens, etc.

Ces préjugés, comme souvent, relèvent de l’ordre sexuel et semblent encore avoir la vie rude aujourd’hui. « Le musulman est un polygame fornicateur », tandis que la chrétienne serait « femme dépravée offerte au premier venu »

Les préjugés d’ordre sexuels relatifs aux Sarrasins sont apparus à l’époque des Croisades (XIIe siècle – XIIIe siècle). Très rapidement le culte des Sarrasins sera perçu, en France, comme un permis de forniquer. De nombreux écrits datant de cette époque, celle des Croisades, ont développé des récits dans lesquels on apprend que le sarrasin est un être voluptueux, charnel, se livrant, sans limite aucune, au stupre, à la débauche ; ces derniers ne faisant qu’appliquer les commandements ignobles que Mahomet aurait dictés dans son Al Coran d’inspiration diabolique. La femme arabe n’échappera pas à ce type de réduction. Elle sera, elle aussi, vue, en particulier à partir de la Renaissance, comme un être lascif… Les récits des voyageurs français de la Renaissance participeront au développement de cette vision d’un Orient arabe hautement voluptueux, pour ne pas dire débauché…

Pour en revenir plus loin dans les siècles, le « mahométan » est tout d’abord, vu de la France chrétienne d’alors, considéré comme un idolâtre vaguement sataniste, puis comme un « égaré » professant malgré tout un peu de « vraie foi ». Comment s’opère le glissement ?

Le glissement a lieu grâce au travail remarquable de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny du XIIe siècle. Tout du moins il y contribue fortement en traduisant le Coran en latin. Il détruit alors l’idée reçue selon laquelle les Sarrasins vouent un culte diabolique à Mahomet. Il montre aussi, à partir de cette toute première traduction du Coran, que les Sarrasins croient en Jésus et en la Sainte-Vierge. C’est une révolution ! Les Sarrasins, hier encore ministres du Diable sur terre, deviennent, aux yeux de Pierre le Vénérable de simples hérétiques. Mieux ! Ces Sarrasins seront perçus comme des chrétiens unitariens, à l’image des adeptes du prêtre chrétien Arius qui, au IVe siècle, s’insurgea contre la vision trinitaire du christianisme… Citons aussi les travaux du grand théologien français Alain de Lille qui au XIIe siècle contribuera à améliorer l’image du Sarrasin en France en développant un discours encore plus révolutionnaire que celui de Pierre le Vénérable.

De même, de quelle manière les musulmans considèrent-ils leurs rivaux chrétiens ? Des « égarés », eux aussi ? On notera également le fait que si les musulmans fréquentent les chrétiens, de longue date installés dans les territoires conquis, la réciproque ne vaut pas forcément. Cette connaissance est-elle donc asymétrique à l’époque ?

D’un point de vue théologique, les sources canoniques de l’islam sont claires à ce sujet : il est fait obligation aux musulmans de traiter avec égard et déférence les chrétiens ainsi que les juifs d’ailleurs. Ces derniers constituant ce que les théologiens musulmans nomment les « gens du Livre ». Pour les musulmans, les chrétiens, dont les textes saints, les Évangiles, sont reconnus par l’islam, ont falsifié, en partie, lesdits Évangiles. Cela n’en fait par pour autant des « égarés » pour les musulmans qui préfèrent utiliser ce terme pour ceux et celles qui nient l’existence de Dieu.

Quant à cette asymétrie dans la connaissance de l’altérité, il faut la nuancer car les Croisades vont participer à la multiplication des contacts et des échanges ; échanges commerciaux, diplomatiques mais aussi culturels… L’on aurait tort de réduire l’histoire des Croisades à l’affrontement de deux blocs homogènes. Une analyse des faits historiques démonte cette thèse simpliste est caricaturale au possible.

Vous insistez longuement sur un point des plus intéressants : en ses débuts, l’islam fut longtemps tenu pour une énième hérésie chrétienne de type arianiste, soit un christianisme « déviant » qui niait la divinité du Christ. D’où la facilité, peut-être, qu’ont eu de nombreux chrétiens à se convertir à la religion du Prophète tout en ayant la conviction de ne pas trahir leur foi d’origine ?

En effet, comme je l’ai dit plus haut, l’islam, que l’on n’appelait pas encore ainsi au Moyen-âge, s’apparentera – grâce aux travaux précurseurs de Pierre le Vénérable et d’Alain de Lille – de plus en plus à un nouvel arianisme, c’est-à-dire à un christianisme unitarien ! Cela ne pourra que favoriser les conversions.

Au-delà des préjugés et des affrontements militaires, les échanges économiques et scientifiques entre islam et chrétienté n’ont jamais cessé, même, et surtout durant les Croisades. Dans l’histoire de l’humanité, le commerce a parfois été fauteur de guerre ; en la circonstance, commerçants et savants ont-ils été facteurs de paix ?

De façon générale, les échanges économiques, culturels et scientifiques contribuent à la paix. Ce fut le cas en Orient, y compris durant l’épisode des Croisades. Des chrétiens et des musulmans pragmatiques avaient compris qu’ils avaient plus intérêt à commercer qu’à guerroyer ! Ainsi le reflux du désir d’en découdre avec les Sarrasins et, partant, l’envie de prendre la croix marquent, au XIVe siècle le début d’un certain engouement pour la culture arabe. Ne voit-on pas, au XIVe, le roi de France, Charles V porter des bijoux ornés de lettres arabes tandis que ceux que l’on appellera, au siècle prochain, humanistes, rivaliseront d’intérêt, pour la médecine arabe, du moins pour une partie d’entre eux…

Avec la naissance de l’empire ottoman, les préjugés paraissent changer du « Maure » au « Turc », et le regard se faire plus bienveillant pour le second, il suffit pour s’en convaincre de relire Molière et son Bourgeois gentilhomme décoré de l’Ordre du Grand mamamouchi. Est-ce le début de l’orientalisme à l’européenne dont la France, historiquement, fut le principal fer de lance ?

Oui. En effet. À ce propos, il est important de rappeler que la France va nouer, au grand dam de l’Europe chrétienne et de l’Église, une alliance stratégique avec les Turcs ottomans ; alliance qui sera consacrée par les fameuses Capitulations, sorte d’accord géopolitique permettant aux français, en guerre contre le Saint-empire romain germanique (une grande partie de l’Europe occidentale), de sillonner tout l’Orient arabe. Ce sera le début des grands récits de voyages et des missions chrétiennes dans les pays du Levant. Assurément, l’orientalisme, tel que nous le définissons aujourd’hui, plonge ses racines profondes dans cette alliance franco-musulmane qui durera des siècles. Une alliance totalement oubliée aujourd’hui… Quel dommage !

Toujours à vous en lire, on comprend bien que les clercs catholiques, souvent les plus conservateurs, tentèrent de comprendre en profondeur la réalité islamique, alors que leurs adversaires anticléricaux tenaient cette foi pour encore plus archaïque et rétrograde que le christianisme. L’Esprit des lumières était-il donc si lumineux que ça ?

C’est un lieu commun de croire que les philosophes des Lumières furent porteurs d’une tolérance universelle. Il suffit pour se convaincre du contraire de parcourir les écrits de Diderot, de Voltaire ou de D’Alembert. De la même façon, c’est aller vite en besogne que de réduire les clercs à des apôtres de l’intolérance. Dans mon livre, je parle de l’abbé Antoine Guenée qui s’insurgea contre l’ardente judéophobie de Voltaire…

Vous semblez développer le même constat, lors de longues pages consacrées à l’Algérie française, à l’occasion desquelles le lecteur se rend compte que la badine royale aurait peut-être été moins rude que la férule républicaine… En un mot comme en cent, un descendant d’Hugues Capet aurait-il fait tirer sur la foule de Sétif, en 1945, ce que ne se sont pas privés de faire les enfants de Marianne ? Et, d’un point de vue « mahométan », Charles de Foucauld vaudrait-il mieux qu’un Maximilien Robespierre ?

Là encore, en effet, les préjugés sont nombreux. Je pense bien évidemment au très catholique Charles de Montalembert fustigeant, à l’Assemblée Nationale, dans les années 1840, les méthodes barbares de la colonisation en Algérie. Je pense aussi à Louis Veuillot. Un temps secrétaire du général Bugeaud, ce catholique intransigeant, plein de compassion sur le sort peu enviable des indigènes d’Algérie, regrettera que la France agioteuse et cupide, entendez la France républicaine, l’ait emporté sur la France chrétienne qui aurait traité plus humainement les indigènes algériens.

Pour en venir à une actualité plus immédiate, ces préjugés paraissent avoir encore la vie rude dans notre France contemporaine. D’où un autre cliché à l’envers, celui de la persistance du sentiment victimaire d’une partie de nos jeunes compatriotes d’origine maghrébine se plaignant que leurs pères aient été colonisés, alors que leurs lointains ancêtres ont colonisé jusqu’à l’Indonésie, là où Alexandre le Grand n’avait pu aller. Sans aller aussi loin, le sud de la France fut lui aussi colonisé bien avant que la France ne fasse tomber la smala d’Abd el Kader

C’est là encore un élément d’histoire, très important, que mon livre porte à la connaissance de tous. Les Sarrasins, au VIIIe siècle, ont en effet colonisé le sud de la France, ce bien avant que celle-ci ne foule le sol algérien au XVIIe siècle, avec la tentative ratée de Louis XIV de conquérir l’Algérie, en 1664. C’est ce que j’ai appelé dans mon livre « La première guerre d’Algérie ». Vous avez tout à fait raison : la posture victimaire se nourrit de l’ignorance de cette histoire commune. Ceux et celles, issus de l’immigration maghrébine, doivent savoir que si les Sarrasins auraient pu pousser leur avantage au-delà de la région de Narbonne qu’ils ont occupé près d’un siècle, ils l’auraient fait ; à n’en point douter !

Préjugé pour préjugé, la vision qu’ont certains Français de souche vis-à-vis de certains Français de branche se résume souvent à des histoires, de voiles, de barbes et de kamis. Nonobstant, il y a toujours une part de vérité derrière le préjugé…

Développer des préjugés sur un groupe humain donné, c’est attribuer les mêmes caractéristiques à l’ensemble des individus composant ledit groupe, d’une part, et réduire ce groupe-là à quelques caractéristiques particulières, d’autre part. Développer un préjugé, c’est donc homogénéiser un groupe dont la complexité est réduite à des caractéristiques simplistes et, somme toute, naïves. Notons que le cerveau humain a une tendance naturelle à développer des préjugés. C’est une façon commode de comprendre notre environnement en réduisant au maximum les informations que l’on reçoit. Ainsi, pour traverser une rue, il n’est pas utile de connaitre dans le détail les véhicules qui roulent mais seulement de prendre acte que ces derniers sont là. Le besoin de comprimer l’information est ici nécessaire. Nul besoin, en effet, de connaitre dans le détail la puissance des véhicules, leur tonnage ou leur type de motorisation. Cette façon de procéder s’applique bien évidement à l’altérité que l’on a tôt fait, parfois, de simplifier à outrance…

L’islam, religion universelle, serait-elle, en France, en passe de se résumer à de simples interdits alimentaires et autres codes vestimentaires, comme si nombre de nos compatriotes de confession musulmane étaient devenus incapables de distinguer le cultuel du culturel… Est-il donc nécessaire de se déguiser en Arabe pour être un bon musulman, posture qui, il faudrait sourd et aveugle pour ne pas le comprendre, braque légitimement une large partie d’une France de plus vieille lignée ?

Il est impératif de “désarabiser” l’islam de France. Comme je le montre dans le livre, l’altérité arabe est chargée de stéréotypes enfouis dans les plis et replis de l’imaginaire collectif français ; stéréotypes dont nous n’allons pas nous défaire aussitôt. Nous avons donc tout intérêt à construire un islam de France coupé de ses références nord-africaines. Il nous faut donc franciser l’islam de France, si je puis dire. Cela rassurera une partie de nos compatriotes soucieux de préserver l’identité française qu’ils sentent menacée par une arabo-islamisation de la société. Il appartient à ces derniers de comprendre aussi que l’identité nationale n’est pas statique. C’est un objet dynamique qui se construit au gré du temps via des interactions internes et des échanges avec le monde extérieur. Jadis, l’identité française était catholique et monarchique. Puis une identité protestante s’est greffée à l’identité nationale, tant que bien que mal. Ne parlons pas de la judaïté qui a eu les plus grandes difficultés à être pleinement acceptée. Il y a aujourd’hui l’islamité qui frappe à la porte de l’identité nationale… C’est un peu plus compliqué. Il faut du temps. Mais l’on y arrivera.

Préjugé pour préjugé, une fois de plus. D’un côté, une jeunesse en plein repli identitaire, culturel et religieux. De l’autre, la nouvelle norme dominante, à base de télé-réalité, de réseaux sociaux, de vulgarité généralisée et d’addiction à la tyrannie numérique. Quand le petit Jean-Paul ne sait même plus où il habite, comment exiger du petit Karim qu’il aime une France dont il ne sait rien, et qu’il pourrait apprendre à aimer si toutefois on avait pris la peine de la lui faire connaître ?

C’est bien vrai. Notre société française, consumériste, hédoniste, en partie nihiliste, et un rien égoïste semble en panne de projet collectif faisant sens. Comment dans ces conditions faire aimer notre France à un petit « Karim » qui en plus porte en lui les stigmates du déchirement culturel ? Modestement, et sans prétention aucune, je crois que ce livre peut apporter un début de solution car il montre une grandeur française que mes préjugés, naguère, m’ont empêché de voir. Et Dieu sait si j’en avais ! Ce livre est la naissance de ma francité, c’est-à-dire ma renaissance. Il est l’œuvre d’un « borna gain » de la francité ! Il est donc tout à fait possible d’amarrer « Karim » et ses amis à cette grande France qui existe bel et bien mais que nos préjugés ont défigurés.

À ce propos, je tiens à remercier le mouvement Fils de France, d’essence patriotique, qui entend, entre autre, apporter son écot à la construction d’un islam français. Comment ne pas souscrire à un projet aussi noble, aussi grand, dont la finalité est d’assurer la cohésion nationale menacée par ces démagogies cultivant tantôt la radicalité identitaire exclusive, tantôt la posture victimaire qui tue l’intelligence citoyenne ?

France-islam, le choc des préjugés. 324 pages, 18 euros. Plon, éditeur.