Le salafisme, produit transgénique de la mondialisation

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Le 22 octobre 2015

Si tous les salafistes ne sont pas djihadistes, tous les djihadistes sont désormais peu ou prou salafistes. En France, on en dénombre près de 30 000, dont à peu près un tiers de convertis. Statistiquement marginaux, leur piété exemplaire leur confère néanmoins une légitimité unique et un prestige sans égal dans les « quartiers ». C’est à la fois une secte médiévale, intolérante, bigote, millénariste et une hérésie moderniste s’attaquant à l’autorité de la tradition. Un néo-traditionalisme, qui a gagné la bataille du passé, en le recréant de toutes pièces.

« Monsieur Islam n’existe pas », a dit un jour la sociologue Dounia Bouzar. Au vu de la pluralité. des islams, on ne saurait lui donner tort. Il n’empêche : s’il y a des musulmans qui se proclament seuls gardiens de la vraie foi, ce sont les salafistes. Dans Penser l’islam dans la laïcité (Fayard, 2008), Franck Frégosi les assimile à une « ecclesia islamica pura », une assemblée de purs, propriétaires du dogme originel. Ils ont repris à leur compte un hadith apocalyptique : « Il arrivera à ma communauté ce qui est arrivé aux fils d’Israël. Ils se sont divisés en 72 sectes. Ma communauté se divisera en 73 sectes – une de plus. Toutes iront en enfer, à l’exception d’une seule. »

Les salafistes donc, communauté élective promise au paradis des croyants.

Un islam amnésique

Difficile de les définir tant le salafisme est un mot fourre-tout, polysémique, une sorte d’auberge espagnole de tous les intégrismes, dans sa version arabo-andalouse, qui emprunte à l’ensemble des courants rigoristes de l’islam. « Le salafisme, le fondamentalisme et le réformisme appartiennent au même champ sémantique », précise Hamadi Redissi dans son indispensable Pacte de Nadjd ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam (Seuil, 2007).

Le salafisme prône un islam amnésique de sa propre histoire, sous vide, in vitro, religieusement prophylactique, discriminant (à la manière des maniaques et des phobiques) le pur de l’impur, le halal de l’haram, le croyant du mécréant, l’homme de la femme. Il oppose un temps antérieur à toute chose, celui de la révélation – figé, immuable, immaculé et continuellement réactualisé –, à la longue durée, vivante, précaire, contradictoire, selon des conceptions indifféremment braudélienne et bergsonienne.

Son souci principal se résume à renouer avec le mythe d’un âge d’or hystérisé, objet d’un fantasme de réappropriation. Les premiers temps de l’oumma, la « communauté des croyants », l’islam tel que l’auraient enseigné le Prophète et propagé ses premiers compagnons – les salaf, ou mieux : les salaf al-salih, les « pieux ancêtres » et les « pieux prédécesseurs », purs d’entre les purs.

Si le propre des fondamentalismes consiste à réinventer une tradition, il s’agit à tous les coups d’une tradition apocryphe, reconstruite a posteriori, en carton-pâte, vouée à ressembler à un mauvais décor de cinéma ou à un docufiction sans âme. Un artefact de religion, autrement dit : un faux, lequel doit être plus vrai que nature afin de produire un effet d’authenticité. Dans la vision fondamentaliste, le contexte (l’histoire humaine) souille le texte (la parole divine).

Il faut donc bannir le premier et s’en tenir à un littéralisme aussi salvateur qu’exigu : le Coran et la Sunna, sans autre médiation que Mahomet et les trois premières générations de l’islam (« les meilleurs de ma communauté sont ma génération, celle qui vient après et celle qui vient après »). La sola scriptura à la sauce islamique.

Salafisme et évangélisme, frères ennemis

C’est chez les salafistes que l’on vérifie combien le religieux s’est génétiquement modifié ces dernières décennies. Désormais, il relève plus de l’ingénierie moléculaire que de la disputatio théologique, naguère pratiquée avec science par les oulémas, les clercs et les vieilles écoles d’interprétation, autant de reliquats poussiéreux que les salafistes veulent congédier. Plus conséquents que leurs concurrents en matière de surenchère religieuse, ils ont pris acte que l’islam historique est mort. En lieu et place, ils ont chimiquement recréé un paléo-islam de synthèse à partir de son ADN fossile présumé. : l’âge d’or de la cité de Médine où régnait l’harmonie dans l’unité, si bien que leur islam n’est pas incréé, mais recréé et cloné comme dans un Jurassic Park islamique. Tel est le « moment zéro de l’islam » (devenu pour eux réalité) qu’exorcise l’écrivain algérien Kamel Daoud, auteur de Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), dans des interventions implacables qui lui ont valu une fatwa. D’où notre sidération face aux aliens hybrides de l’État islamique, aux vélociraptors de Boko Haram, aux gangsta-djihadistes des banlieues européennes élevés dans l’islam carcéral.

Mais les uns et les autres ne sont jamais que les doubles de nos fantasmes mutants, de nos terreurs cinématographiques, de notre transhumanisme expérimental. La destruction des peuples et des identités, qui avaient pourtant traversé l’épreuve du temps, a abouti à une tabula rasa, lande stérilisée où plus rien ne pousse, sauf ces monocultures hors-sol que sont le salafisme et l’évangélisme, frères ennemis. Car de facto, on n’a pas procédé différemment : ici comme ailleurs, on a détruit la biodiversité ethnique, religieuse, culturelle, pour y semer du soja transgénique et des barbus.

Si donc le salafisme s’implante aussi aisément, c’est qu’il remplit deux des conditions du succès dans un monde globalisé au sein duquel la religion n’est plus co-extension d’une identité culturelle et historique : la déterritorialisation et la déculturation. « Le fondamentalisme est la forme du religieux la mieux adaptée à la mondialisation », précise Olivier Roy dans La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture (Seuil, 2008), un livre qui a fait date, en dépit d’un postulat de départ hasardeux : la conviction que l’islam radical va bien finir par disparaître de lui-même au motif qu’il échoue invariablement dès qu’il s’installe quelque part au pouvoir (comme s’il suffisait qu’une chose soit promise à l’échec pour que les hommes y renoncent !). Battu partout, l’islamisme radical renaît partout, n’en déplaise à l’islamologue.

Nonobstant cela, ses analyses sur les métamorphoses du religieux sont parmi les plus stimulantes. Olivier Roy fait ainsi remarquer que la sécularisation, loin d’avoir aboli le religieux, l’a au contraire rendu autonome et fluide, en l’affranchissant de ses marqueurs politiques et institutionnels. « En détachant le religieux de notre environnement culturel, écrit-il, elle le fait apparaître au contraire comme du pur religieux », quel que soit le fuseau horaire.

L’espace du théologico-politique, celui occupé jadis par les églises traditionnelles (catholicisme, hanafisme musulman, dénominations protestantes classiques), recule partout, alors que les religions mutantes et postmodernes, déconnectées de leur berceau d’origine, tout à la fois transnationales et transculturelles, progressent. C’est vrai d’abord du salafisme, parfaitement calibré à la demande globale, religion vierge, comme les terres du même nom, sans supplément d’âme artistique, sans éclairage philosophique, sans contenu théologique – les uns et les autres suspectés d’hérésie, de paganisme, d’iconolâtrie. Ainsi va la « sainte ignorance », quand la foi évacue dans un élan purificateur le contextuel, l’historique et l’exégétique. Ne reste plus qu’une « esthétique hallucinée par le Vide », selon les mots de Kamel Daoud. « Rien ne doit dépasser, sous peine d’être interprété comme un appel à la décapitation. »

Avec tout cela, les salafistes n’en demeurent pas moins huntingtoniens. Ils croient au choc des civilisations (le choc, c’est eux), mais les civilisations, à l’instar des religions, sont soumises au même processus d’escamotage de telle manière que l’on puisse leur substituer des contrefaçons au mode d’emploi élémentaire. Pour cela, on a recréé une culture islamique factice dont on assure la promotion à travers des éléments de langage : inflation de formules pieuses, exacerbation d’une piété ostentatoire et recours à des codes vestimentaires identifiables.

La barbe (idéalement sans moustaches assorties) et la djellaba, qui s’arrête réglementairement aux chevilles, comme au temps du Prophête. De leur côté, les femmes portent le jilbab, qui couvre tout leur corps, hormis les pieds et les mains ; quelques-unes, le niqab.

Le wahhabisme a tout simplifié

Selon la distinction académique d’Ernst Troeltsch, les églises demandent peu à beaucoup de gens, alors que les sectes demandent beaucoup à peu de gens. Un investissement total et sans partage. On sait où classer les salafistes. Dans Le salafisme aujourd’hui (Michalon, 2011), Samir Amghar rappelle combien ils sont exclusivistes. Les Frères musulmans peuvent fréquenter une mosquée salafiste, l’inverse n’est pas concevable. De même, les Frères peuvent se solidariser de la République islamique d’Iran ou du Hezbollah, c’est exclu pour les salafistes.

De leur point de vue, le chiisme est une hérésie ; le soufisme, une déviation. Plus généralement, toutes les interprétations postérieures aux « pieux ancêtres » – les « innovations blâmables », qui remontent pour la plupart aux Abbassides, plus d’un millénaire au compteur tout de même – sont rejetées. Par commodité, on a pris l’habitude de diviser le salafisme en deux grandes tendances, entre lesquelles il y a cependant une grande porosité : un salafisme politisé, minoritaire, occasionnellement révolutionnaire, qui peut basculer dans le djihadisme ; et un salafisme piétiste ou quiétiste, inspiré du wahhabisme et des cheikhs de la Péninsule arabique, qui a la caractéristique d’être ultra-conservateur, tant au niveau social que moral, prônant un retrait relatif par rapport à une société perçue comme impie. Le salafiste veut se changer avant de changer le monde, dans un premier temps du moins.

« Dieu ne modifie rien en un peuple, avant que celui-ci ne change ce qui est en lui ». La méthode ? Confessionnaliser la société plutôt que politiser l’islam. théoriquement, les salafistes ne s’engagent pas dans l’action politique – ce qui les distingue là aussi des Frères musulmans. Mais de fait et l’argent saoudien aidant, à travers le financement de mosquées, de centres islamiques, de journaux, télévisions, sites et autres organisations de bienfaisance, ils sont entrés en politique, en Algérie, en Égypte, au Moyen-Orient. La mondialisation du salafisme, c’est d’abord l’œuvre du wahhabisme, l’idéologie officielle du royaume saoudien.

Hamadi Redissi a parfaitement démontré les affinités électives entre le salafisme et le wahhabisme. Le premier est un produit dérivé du second. Du nom d’Ibn Abd al-Wahhab (1703-1792), le wahhabisme fut d’abord rejeté comme une secte intransigeante – on accusa son fondateur d’être un faux prophète, ce qui lui valut le surnom de « l’égaré qui égare » – avant de dominer le sunnisme. Sa grande force aura été d’anticiper de deux siècles le réveil des musulmans.

C’est la Nahda, l’éveil de l’islam . la modernité, qui n’est pas sans rappeler les « Grands Réveils » américains (Great Awakenings), périodes de revivalisme religieux et de raz-de-marée évangélique. Le wahhabisme a tout simplifié. Ainsi a-t-il constitué la réponse la plus efficace de l’islam à la crise de la tradition et au choc produit par l’irruption soudaine et brutale de l’Occident, qui a laissé dans le monde arabo-musulman une profonde blessure narcissique. « L’Europe entre en scène, souverainement et incroyablement supérieure », note Hamadi Redissi.

Face à un islam assoupi, rhétorique et sclérosé, se dresse alors, en guise de contrepoison et de contre-offensive, une nouvelle foi, indistinctement fondamentaliste, réformiste ou salafiste. Le wahhabisme en sera la première expression. Il détruira deux éléments essentiels de la religion populaire : le culte des morts et le culte des saints. Au nom de l’unitarisme islamique, les tombes ne peuvent se substituer à la mosquée comme lieu de prière et les saints – assimilés à une résurgence du polythéisme – ne peuvent faire figure d’intercesseurs, sauf à pêcher par « associationnisme », incompatible avec le Dieu exclusif, qui, par définition, ne peut avoir de partenaires. Partisans d’un puritanisme extrême, les wahhabites traquent l’impur partout et en tout lieu : to purify, « se purifier ». Ce qui s’est traduit par l’interdiction du tabac, de la soie, de l’or, du rire, des jeux, des sports, des instruments de musique, etc. Ils pourfendent le paganisme qui affleure dans les livres mystiques des soufis et chez « les Bédouins ignorants, les saints innovateurs, les oulémas égarés ». (Hamadi Redissi).

“Fous d’Allah” et “diables de mécréants”

Dans leur quête obsessionnelle de pureté, les wahhabites pilleront et profaneront les villes saintes de Kerbala (1801), de La Mecque et de Médine, dont le tombeau du Prophète (1803-1806). D’où les innombrables résistances de l’islam historique à leur encontre. Le secret de famille a été si bien conservé (qui évoque aujourd’hui la mise à sac des villes saintes ?) que les Saoudiens passent pour les garants de la tradition. Si « la secte wahhabite a été réhabilitée par la communauté », explique Hamadi Redissi, c’est que « l’hérésie est devenue la nouvelle orthodoxie islamiste ».

Salafisme en islam, évangélisme chez les protestants (sans violence néanmoins pour celui-ci, ce qui change considérablement la donne) : c’est la conception classique de la religion qui est entrée en crise, celle des religions héritées – le temps de La religion pour mémoire (Cerf, 1993), pour reprendre le titre du livre de Danièle Hervieu-Léger –, laquelle englobait une vaste zone grise allant de la foi à l’impiété, dans un dégradé d’attitudes religieuses (ou antireligieuses), depuis le fidèle jusqu’au libre-penseur, en passant par le croyant non pratiquant et l’agnostique. C’est cela qui a disparu avec la sécularisation et l’avènement du « pur religieux ». Par là, les nuances sociales d’un purgatoire religieusement diffus se sont estompées, tout autant qu’une culture religieuse commune, partagée aussi bien par les croyants que par les non-croyants.

Désormais, il n’y a plus qu’une alternative : ou bien l’enfer, ou bien le paradis, dans lesquels se renvoient tour à tour les « fous d’Allah » et les « diables de mécréants ». Au fond, le huit clos se résume à un face à face impossible entre Charlie Hebdo et les frères Kouachi, pareillement sacrilèges : la religion de l’athéisme au défi de la sainte ignorance.

Cet article signé de François Bousquet est paru dans la revue Éléments en juillet 2015. Pour en savoir plus : www.revue-éléments.com