L’État islamique, un objet terroriste non identifié : l’analyse de Xavier Raufer

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Le 4 novembre 2015

Sans conflits majeurs mais proche du chaos et toujours entre deux violences, notre monde actuel est dès 1938 pré-vu par Carl Schmitt – avec quelle impressionnante prescience. Voici ce dont le juriste voyait à terme l’inévitable avènement : “une guerre globale largement asymétrique, soustraite à tout contrôle et toute limitation juridique, dans laquelle une grande puissance néo-impériale ne se déploie pas tant, ni seulement, contre des Etats particuliers, que contre des organisations de “partisans globaux” (Kosmospartisanen) qui opèrent à l’échelle mondiale en usant des moyens et en poursuivant les objectifs de la guerre civile”1.

D’emblée, l’auteur souligne que toutes les informations figurant dans cette étude sont vérifiées, vérifiables et disponibles. L’originalité de l’exercice tient aux étonnements et questionnements qu’on trouve ici – mais quasiment nulle part ailleurs, médias et politiciens étant hypnotisés par les égorgements et autres actes iconoclastes, au point d’oublier tout le reste.

A l’oeuvre aujourd’hui – dans quel fracas médiatique – l’entité de “partisans globaux”, au choix nommée “Etat islamique” (ci-après E. I.), “Etat islamique en Syrie et au Levant”, ISIS, ISIL “Daech” ou “les Takfiri”. Cette étude vise à montrer que, si nous subissons au quotidien les récits des horreurs perpétrées par cette entité ; si l’on nous menace de l’irruption en Europe de milliers de ses sanguinaires moujahidine et qu’on nous gave de chiffres effarants sur son arsenal et la taille de ses “armées” – nul n’aborde jamais l’essentiel : qu’est-ce que “l’Etat islamique” ? Quelle est sa nature ? Son essence ?

Début septembre 2015 encore, Le Figaro s’inquiète : “Un an de bombardement n’a pas ébranlé l’Etat islamique”… “En échec face à Daech, les Occidentaux s’interrogent sur leur stratégie”. Qu’est-ce donc alors que cet inébranlable EI, qui affronte le monde entier ? Et pourquoi les Occidentaux s’interrogent-ils sur leur propre stratégie, et non sur ce qu’est ce désormais formidable ennemi, dont nul ne savait même le nom voici trois ans, hormis de rares experts ?

Tentons d’y voir clair et comparons l’E.I. au Hezbollah. Ce qu’est le Hezbollah est enfantin à décrire : entité paramilitaire, ou milice chi’ite du Liban, à fort tropisme terroriste ; équipée, entraînée et manipulée par les forces spéciales de la République islamique d’Iran. Deux lignes : on sait l’essentiel. Or ainsi définir l’E.I. est impossible car, allons droit au but, l’E.I. ne va pas de soi : c’est ce que nous établirons ici.

Etonnons-nous d’abord de ce que nul, apparemment, ne remarque :

L’E. I. est-il un “groupe terroriste” ? Non : nul groupe terroriste présent ou passé n’a jamais possédé plus de chars d’assaut que l’armée française ; en outre, depuis que l’E.I. sévit en Irak, on compte dans ce pays moins d’attentats terroristes qu’auparavant. Sur le terrain enfin, les succès de l’E. I sont clairement de nature militaire et non terroriste.

Qui plus est, l’E.I. opère au Moyen-Orient et s’il y a bien une règle sans exception dans la région, c’est que toute entité terroriste un peu durable y devient fatalement l’acteur d’un terrorisme d’Etat. Cette règle prédomine depuis cinquante ans – Abou Nidal (Fatah-Conseil révolutionnaire), Syrie puis Libye ; Ahmed Jibril (FPLP Commandement général), Syrie ; l’Asala, Syrie ; le Hezbollah lui-même (Iran), en sont la convaincante démonstration.

Mais alors, quel marionnettiste pour l’E. I. ? Au cours de l’année 2014, les pétromonarchies de la péninsule arabe et la Turquie ont soudain changé de protégés sur le champ de bataille Irak-Syrie pour aujourd’hui soutenir divers rejetons régionaux d’al-Qaida : Jabhat al-Nosra (al-Qaida en Syrie) et “al-Qaida dans la péninsule arabe”; les premiers combattent l’armée de Bachar al-Assad allié de Téhéran, et le Hezbollah; les seconds, les Houthis du Yémen, issus eux aussi de la constellation chi’ite. Ainsi tout est clair – sauf de savoir qui entretient l’E.I depuis que les principaux acteurs sunnites régionaux ont changé leur fusil d’épaule.

L’E. I. est-il une guérilla ? Encore moins ; contrairement aux règles les plus éprouvées de la “petite guerre”, l’E.I. ne se replie pas après l’attaque, mais s’enracine, contrôle durablement des territoires ; affronte des armées régulières. A notre connaissance, cette stratégie est sans précédent.

L’E. I. se veut un “califat” : étrange, car toutes les références coraniques sunnites sérieuses affirment qu’un califat, c’est obligatoirement un territoire physique. Impossible d’imaginer un califat spirituel, clandestin, numérique ou métaphysique. Or l’allégeance se faisant indissociablement califat et au calife, si le territoire de l’Etat islamique est conquis par quelque ennemi, tous ces liens d’allégeance sont dissous : sur le champ, l’E.I. tombe en poussière – comme Dracula à la fin d’un film de la Hammer.

L’E. I. prône-t-il une forme extrême de l’islam sunnite ? Là, énorme mystère – dans une affaire qui n’en manque pas. Dans l’islam sunnite, l’autorité suprême est al-Azhar, mosquée du Caire, centre d’enseignement spirituel et doctrinal tout ensemble. Modèle de prudence et de pondération, al-Azhar condamne par exemple “le terrorisme” en général, islamique ou autre, dans un flou étudié et de loin. En 2010, le secrétaire général du Conseil de la recherche islamique d’al-Azhar s’est ainsi borné à certifier la savante fatwa (600 pages) du Dr. Muhammad Tahir ul – Qadri (soufi pakistanais) qui rejette le terrorisme comme anti-islamique, voilà tout.

Mais jamais al-Azhar – la mosquée, voire l’un de ses dirigeants à titre individuel – ne prononce de nom, ne désigne une organisation. Sur Oussama ben Laden par exemple, ou al-Qaïda : silence, même après le 11 septembre 2001.

En décembre 2014 encore, al-Azhar refuse de qualifier l’E. I. de “groupe apostat” – sentence de mort qu’elle n’a jamais prononcée depuis sa fondation. Mais en février 2015, revirement brutal : le “cheikh al-Azhar”, chef suprême de l’institution, tonne contre l’E. I., ces “oppresseurs et corrompus qui combattent Dieu” et appelle à “crucifier et démembrer les terroristes d’ISIS”.

Pourquoi cette condamnation d’une terrible violence, comme – insistons – nul à al- Azhar n’en a jamais prononcée depuis que l’institution existe ? Malgré des questions précises et bien des lectures, l’auteur est sans réponse sur ce point pourtant crucial 2.

Les Etats-Unis et l’E.I.

Comme “grande puissance néo-impériale” (dans la définition de Carl Schmitt) les Etats-Unis sont sans doute les plus concernés au monde par l’Etat islamique ; pas les plus menacés, mais à coup sûr ceux dont le reste du monde attend une stratégie, une riposte – une contre-offensive.

Or sur l’Etat islamique, les Etats-Unis pataugent conceptuellement 3. En décembre 2014, le major-général Michael Nagata, commandant les forces US au Moyen Orient dit de l’E. I. : “On ne comprend même pas le concept”. En septembre 2014, le président Obama, premier récipiendaire de toute la production du renseignement US, avait qualifié l’E.I. d'”équipe de réserve d’al-Qaïda” 4– ce qui est une bourde grossière.

De mars à août 2015, les deux revues les plus brillantes et sérieuses des Etats-Unis The New York Review of Books et The Atlantic, publient trois études sur l’E.I.5 On y trouve tout : longuement “le salafisme pour les nuls”, le jihadisme gore, le programme de l’E.I., tout ce que la propagande-épouvantail de cette entité dit d’elle-même ; les coutumes sociales ou sexuelles de l’E. I. – ah mon Dieu ! Ils veulent restaurer l’esclavage… ses combattants étrangers ! De la fascination ; du petit bout de la lorgnette.

Rien dans ces articles ne reflète le moindre étonnement. Nulle part, un mot sur l’autonomie de décision de l’E.I. Pas un soupçon. Rien ne fait tiquer ces (pourtant excellents) auteurs, pour qui l’E.I. va de soi, n’est qu’un groupe comme un autre. Ces articles prennent l’E. I. au sérieux : ce qu’il dit de lui est la réalité ; on ne critique pas, on ne questionne pas.

Ce qu’est l’Etat islamique, a quoi sert-il et qui sert-il ? D’où vient-il vraiment ? Quelles sont ses intentions réelles ? Rien. Nous reviendrons en détail sur tout cela mais d’emblée, une étrangeté, énorme, que nul ne relève, dans la littérature sur l’Etat islamique. Abu Bakr al-Bagdadi n’est pas le premier chef de l’E.I. à porter ce nom de guerre. Le précédent se nomme Abu Omar al-Bagdadi, de son vrai nom Hamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi (1947-2010). Naguère, général de brigade dans la fort laïque police de Saddam Hussein. Or quand Abu Omar al-Bagdadi est éliminé près de Tikrit en avril 2010, la presse de Bagdad (qui sait de quoi elle parle…) qualifie unanimement ce qu’on appelle alors “l’Etat islamique en Irak” de “groupuscule”.

Trois ans plus tard (2013) le “groupuscule” de traine-savates armés de kalachnikovs devient “Dawla al-Islamiyya fi’il Iraq wa’l Sham” (Etat islamique en Irak et en Syrie). Début 2014 (et désormais désavoué par al-Qaïda) il conquiert, sur ses centaines de tanks renforcés d’une efficace artillerie lourde, le tiers nord de l’Irak – plus de 150 000 km2. Le ci-devant “groupuscule” est alors – selon des experts militaires – “capable d’encercler ou d’isoler les unités ennemies, de désorganiser les états-majors et l’approvisionnement ennemi”. Il sait “monter des attaques coordonnées et simultanées” et ses capacités anti-aériennes sont “sérieuses” (hélicoptères abattus en vol). Le “groupuscule” dispose d’une stratégie élaborée des lacs et barrages (crucial pour un pays désertique) d’unités de canonnières sur les fleuves et de drones en quantité.

Les chaînes de commandement de l’ex-groupuscule sont “efficaces”, tout comme ses commandos et son renseignement (infiltration, recrutement, pénétrations, assassinats et attentats). Il dispose de stocks énormes d’armes et de munitions. Or depuis dix ans en Irak, vingt ans en Afghanistan, la “grande puissance néoimpériale” échoue à constituer, même un semblant d’armée nationale crédible… Insistons : par quel miracle ? Comment expliquer la brutale mutation du “groupuscule” en ravageuse armée de conquête ?

Abu Musab al-Zarqawi, jihadi hors-normes

Commençons par le fondateur officiel et chef de l’Etat islamique (2003-juin 2006) “abu Musab al-Zarqawi”, encore présenté (et loué) comme tel par de récentes (printemps 2015) vidéos de propagande de l’E. I.

Il s’agit de Ahmad Fadhil Nazzal, al-Khalayleh (nom de son clan, dans la tribu des Bani Hassan). Il se dit “abu Musab” en référence à Musab bin Omar, compagnon du Prophète et “al-Zarqawi”, pour la ville jordanienne de Zarqa, ou Zarka, où il est né.

Al-Zarqawi est tout, sauf un chevalier blanc du salafisme. Plutôt un paumé, un errant à la Lee Harvey Oswald : vendeur dans une video-store du fin fond de la Jordanie, voyou tatoué et toxicomane. Dans la décennie 1990, sa famille le fait désintoxiquer (purification et prière) par des salafistes. Le succès dépasse les espérances familiales car vers 1999, le jeune Ahmad Fadhil fonde un groupuscule jihadi, nommé (comme bien d’autres) “Jama’at al-Tawhid wa’l jihad” (association pour le monothéisme et la guerre sainte) ; en fait, une micro-secte mortifère.

Traînant déjà une réputation d’agent provocateur ou d’assassin à gages, le désormais “Abu Musab al-Zarqawi” part pour l’Afghanistan avec sa troupe. De 2001 à 2003, époque cruciale, son itinéraire international est bien repéré : nous verrons plus bas, rayon étrangetés, qu’il est même franchement étonnant.

En 2003, Zarqawi et ses hommes s’installent finalement en Irak, où il crée l’année suivante (2004) “Tanzim Qaedat al-Jihad fi Bilad al-Rafidayn” (al-Qaïda en Irak). D’emblée Zarqawi s’appuie sur les réseaux baathistes et soufi 6, qui l’aident et l’équipent ; notamment ceux du général Izzat al-Douri, un fidèle de Saddam Hussein. Là encore, de bizarres fréquentations pour un salafiste : des laïcs… des soufi…

Les atrocités prennent alors (décapitations face caméra, etc.) un tel éclat médiatique, qu’abu-Musab finit par être désavoué et maudit par son clan jordanien (al-Khalayleh) et sa tribu (Bani Hassan). Juin 2006 : al-Zarqawi est tué par une frappe aérienne américaine, près de Baquba (Irak). Lui succède alors un tandem : chef militaire (un Egyptien) abu Hamza al-Muhajer, aussi surnommé abu Ayoub al- Masri ; chef politique, abu Omar al Baghdadi, déjà cité plus haut. Tous deux sont tués en avril 2010 près de Tikrit (Irak) lors d’une opération militaire. Un mois plus tard, leur successeur est connu : c’est abu Bakr al-Baghadi, toujours en poste.

Le curieux état-major de l’E.I.

Retour aux fondamentaux : dès la fin de la décennie 1990, le groupe salafiste-jihadi conçu et dirigé par al-Zarqawi se veut un parangon du rigorisme sunnite. Il est lancé dans une lutte à mort contre les pires ennemis du sunnisme intégriste : les laïcs et nationalistes (à la Saddam Hussein, ou à la al-Sisi) et les chi’ites, que les salafistes tiennent pour une hérésie proto-chrétienne corrompant l’islam vrai. L’objectif final autoproclamé de l’E. I. est d’établir par le jihad un califat couvrant à terme la planète, où vivraient tous les musulmans du monde, dans l’observance de la charia.

Voilà la théorie ; ce qu’affiche la propagande de l’E. I. Or à chaque pas, et déjà plusieurs fois dans ce texte, l’observateur butte sur de fort concrètes contradictions.

Le président Mao dit jadis “la théorie se vérifie par la pratique” ; eh bien, avec l’Etatislamique, pas du tout. A tout bout de champ, la théorie et la pratique se contrarient – quand elles ne s’excluent tout simplement pas.

Considérons le commandement et l’encadrement de l’E. I. : souvent issus du camp de prisonniers américains de Bucca 7, nombre des chefs de l’E.I sont, non des jihadis formés en Afghanistan ou ailleurs, mais des officiers de l’armée (laïque et multiconfessionnelle, chi’ites, sunnites, chrétiens…) de Saddam. Selon des sources recoupées, quatre membres du conseil militaire de l’E.I., sept des “gouverneurs” de ses douze “provinces” ; son “ministre des finances”, sont passés par Bucca.

Plus largement, on trouve comme cadres de l’E. I. de cent à cent-soixante officiers de l’armée de Saddam, en charge du renseignement, des arsenaux et des “programmes spéciaux” (armes chimiques, etc.).

Jusqu’en août 2015 8, le N° 2 de l’E.I., chef de son conseil militaire et architecte de sa stratégie est Fadel al-Ayali, dit “Abu Mutazz”, ex-major du SR militaire de Saddam, service peu enclin à se laisser infiltrer par des taupes salafistes… Le n°3 de l’E. I est “abu Ali al-Anbari”, (nom inconnu), ex-baathiste et général-major de l’armée de Saddam, en charge des opérations militaires en Syrie. Autre personnage important dans l'”armée” de l’E. I., l’ex-colonel de l’armée de Saddam Taha Taher al-Ani. Durant les débuts chaotiques de l’occupation américaine, il s’est emparé d’énormes quantités d’armes et de munitions, ensuite dévolues à l’E. I.

Dans ces états-majors et cet encadrement, mais où sont les islamistes “canal historique” ? Apparemment, nulle part. Curieux pour un “califat” ultra-sunnite.

Une accumulation d’inquiétantes étrangetés…

Théorie et pratique : voyons maintenant ce qu’a concrètement fait l’E. I. en Irak, puis en Syrie et quelles ont été les conséquences réelles de ses propres actions.

Irak : que fait concrètement l’E. I.

N’oublions pas ceci : certes en majorité chi’ites, les Irakiens sont d’abord des Arabes, en majorité resté fidèles à l’Irak de Saddam durant la longue et meurtrière guerre Irak-Iran. Sentimentalement, spirituellement, ces Arabes révèrent sans doute le chi’isme perse et ses lieux saints, Qom, Mashhad ; mais politiquement, Téhéran leur pèse ; ils sont plutôt réticents au côté “aide fraternelle” de l’Iran, qui sent parfois trop celle de l’Union soviétique à la Pologne, dans la décennie 1980… C’est dans cette ambiance que l’autorité politique suprême des chi’ites irakiens, l’ayatollah Muhammad Bakr al-Hakim, chef du Conseil supérieur de la révolution islamique en Irak, rentre de son exil iranien et réintègre la ville sainte chi’ite de Najaf. On l’attendait vent debout contre l’occupation américaine, or le voilà au contraire conciliant, prêt même à une coopération limitée avec l’occupant.

Suivons maintenant al-Zarqawi, arrivé en Irak début 2003. Son premier acte de terreur vise justement Muhammad Bakr al-Hakim, pulvérisé avec une centaine de ses fidèles dans l’explosion d’une gigantesque bombe à Najaf, en août 2003. L’attentat est revendiqué par Zarqawi mais plusieurs experts signalent une action des unités spéciales des Pasdaran iraniens, sous couverture jihadie.

Pire encore en février 2006 : un énorme attentat détruit presque (dôme effondré, etc.) la mosquée de Samarra, où sont inhumés deux des 12 imams saints des chi’ites : Ali al-Naqi (10e imam) et Hassan al-Askari (11e).

Cette dernière provocation et tuerie de Zarqawi (il y en a eu bien d’autres en 2004 et 2005) déclenche une féroce guerre civile entre sunnites et chi’ites ; des milliers de fidèles des deux communautés sont assassinés dans les jours suivants. Ce qui a pour effet de jeter les Arabes chi’ites irakiens dans les bras de l’Iran ; ils doivent désormais mendier aide et protection au “grand frère” ; voilà in fine l’Irak devenu un vassal de Téhéran. Dès lors chez lui à Bagdad, le général iranien Qassim Suleimani y a voix au chapitre et rang de proconsul.9

Notons enfin que, de 2007 à 2009, le rouleau compresseur du surge américain déferle sur l’Irak : 170 000 GI’s au combat ; un budget de 100 milliards de dollars par an. Un sursaut militaire notamment destiné à anéantir l’Etat islamique, après la liquidation de son chef, en 2006. Or – autre miracle – l’E.I passe entre les gouttes du surge et traverse les années 2010 et 2011 sans dommage majeur. Fin 2011, l’armée US quitte l’Irak ; la dernière unité opérationnelle a quitté le pays le 18 décembre.

Syrie : que fait concrètement l’E. I.

La guerre civile syrienne commence à bas bruit au printemps 2011, par l’apparition au grand jour d’une “Armée syrienne libre” qui lance des opérations visant à la doter de “zones libérées”. Puis apparaît une branche syrienne d’al-Qaïda, du nom de Jabhat al-Nosra.

Venues de la province irakienne d’al-Anbar, de premières unités de l’Etat islamique en Irak traversent fin 2011 la “frontière” de la Syrie. Pour rejoindre à la coalition anti- Bachar al-Assad ? Rappel : “alaouite”, ce dernier est un allié durable de l’Iran chi’ite, bête noire des salafistes. Tout au contraire : à peine en Syrie, l’E.I attaque l’Armée syrienne libre et Jabhat al-Nosra avec son usuelle sauvagerie, égorgeant leurs chefs, massacrant leurs miliciens refusant l’allégeance au califat et occupant leurs positions; ce, sous de fumeux prétextes religieux.

Comme naguère en Irak, le comportement de l’E.I est tel qu’en comparaison, Bachar devient présentable. Sur les talons de l’E.I, voilà le général iranien Suleimani en Syrie; peu après, des miliciens chi’ites, Hezbollah en tête, volent par milliers au secours du régime syrien. Impavide, l’E.I. poursuit son jihad-gore jusqu’en 2014 au nord de la Syrie; cette fois, les milices kurdes entrent en guerre contre la rébellion syrienne, soulageant d’autant le régime de Damas.

En Février 2014, à Alep, Abu Khaled al-Suri, chef de la coalition pro-al-Qaïda en Syrie (Ahrar al-Cham + Jabhat al-Nosra) est victime d’un attentat-suicide fomenté par l’E.I. La sanglante guerre opposant les deux entités islamistes a déjà fait des milliers de morts. Temps pendant lequel l’armée du régime syrien, repliée sur la “Syrie utile”, compte les points.

Ainsi de suite jusqu’à ce jour : en août 2015, al-Nosra fuit le nord de la Syrie, suite à une vague d’attentats-suicide de l’E. I. (40 morts). Début septembre encore, l’E.I. combat d’autres rebelles, pro-américains, en périphérie de Damas.

De 2003 à ce jour, d’abu Musab al-Zarqawi à Abu Bakr al-Bagdadi, tels sont les opérations de l’Etat islamique en Irak et en Syrie et leurs conséquences concrètes.

Deux points encore :

• Imaginons un individu ou un Etat haïssant férocement le sunnisme extrémiste salafi-jihadi. Imaginons encore que ce “salafophobe” dispose de moyens immenses et d’opérateurs fort habiles. Pour disqualifier ou tuer le salafisme, pour horrifier la planète – musulmans inclus dans leur quasi-totalité – que pourrait-il rêver de mieux que l’E. I., son tintamarre médiatique, ses égorgements, ses bûchers, ses viols d’esclaves, ses dynamitages ? L’E.I. retourné au néant, qui osera encore se dire salafiste dans le demi-siècle qui vient?

• Au Moyen-Orient, la “grande puissance néo-impériale” avait deux projets, lui permettant, s’ils se réalisaient, de sortir du funeste piège des années-Bush :

– Syrie, créer une armée d’opposition “modérée” à Bachar al-Assad, prélude à un changement de régime à Damas,

– Irak : créer une alliance politique sunnites + chi’ites dépassant la guerre confessionnelle et gouvernant ensemble le pays.

Et voici notre question directrice : qui a totalement anéanti ces deux projets – aujourd’hui franchement risibles – si ce n’est l’Etat islamique ? Et quelle est alors la seule option laissée à la Maison Blanche d’Obama, pour tenter de restaurer un semblant d’ordre régional ? Ne serait-ce pas d’emprunter le chemin de Téhéran ?

Les sournoises (et constantes) pratiques de la République islamique d’Iran

Bref retour en arrière pour – encore – une énorme étrangeté : lors de l’offensive américaine en Afghanistan (dès le 8 octobre 2001) les moujahidine étrangers fuient ce pays, la plupart vers le Pakistan. Pas al-Zarqawi, installé à Herat, ville-frontière de l’Iran, grouillante d’agents de tout type, où sa troupe de fanatiques se forme aux 9 techniques du terrorisme. Suite à l’assaut américain, le salafiste Zarqawi se réfugie… en Iran (qui est pour lui, rappelons-le, le pays des ” apostats chi’ites”), où il demeure au minimum plusieurs mois.

Zarqawi rentre alors en Jordanie, où les services antiterroristes le traquent ; il se réfugie alors (2002-2003)… dans la Syrie de Bachar al-Assad, aux mains d’hérétiques pire encore, les “Alaouites”. Là, dit un récit fort documenté, il est “hébergé et muni de faux papiers”. Par qui ? Pourquoi ? En échange de quoi ? A ce jour, cette question sur cet incroyable (soyons gentil…) mélange des genres, n’a pas étonné les analystes officiels, ni les journalistes.

Mais la République islamique d’Iran, là-dedans quel jeu joue-t-elle ? A ce niveau de réflexion, bornons-nous à exposer deux troublants précédents :

– Lors des attentats de Paris en 1985-86 (13 morts, 300 blessés), le terroriste en chef Fouad Ali Saleh, tunisien parfaitement sunnite, avait été recruté et formé par des opérateurs des services spéciaux iraniens.

– Dans la décennie 1990, les services spéciaux militaires turcs suscitent un “Hezbollah turc”, en fait un groupuscule kurde de Turquie, pour assassiner les cadres du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Or ensuite, les services spéciaux iraniens “kidnappent” ce Hezbollah de Turquie, en volent le contrôle aux services turcs, et des années durant, l’utilisent pour éliminer des opposants au régime de Téhéran, en Turquie ou alentours. L’affaire fit grand bruit en Turquie ; il y eut des procès, maints documents existent là-dessus ; eux aussi accessibles.

Conclusion (d’étape)

Que savons nous maintenant ? Sur quoi ont débouché les étonnements et questionnements ci-dessus énoncés ? Sur ceci :

– La nature, l’essence de l’Etat islamique est indéniablement celle d’une armée mercenaire. L’E. I. n’est ni une rébellion, ni une guérilla – encore moins une entité terroriste.

– Mais est-on mercenaire à son propre service ? Non bien sûr : les Gardes suisses servent le roi de France et ainsi de suite. D’où cette question, à vrai dire la seule : au service de qui est aujourd’hui l’E. I. ?

Répondre à cette question, remonter la suite des “influences” subies par les divers Abu successifs à la tête de l’E. I., c’est tout simplement comprendre le présent et l’avenir du terrorisme islamiste – au Moyen-Orient, mais d’abord et surtout en Europe. Question qui, selon nous, n’est pas totalement futile…

Annexe 1

La pénible “identification” d’al-Bagdadi, deuxième du nom

Durant l’été 2015, le ministère américain des finances (Department of the Treasury) a émis (ou mis à jour) une fiche sur Abu Bakr al-Bagdadi, dans le cadre des mesures d’identification des personnes susceptibles de faire circuler de l’argent criminel et/ou terroriste. (…)

Avec toutes les combinaisons possibles, la fiche comporte 48 lignes pour la seule “identification” de l’intéressé, dans un joyeux cafouillis entre nom de guerre (al- Baghdadi, celui qui est originaire de Bagdad ; al Samarrai, de la ville de Samarra, etc.), nom de tribu (al-Quraishi, tribu du Prophète Mahomet), nom clanique (al-Badri, al-Husayni, etc.).

Sources de l’étude

Sur de tels sujets, les médias français ont peu d’intérêt puisqu’hélas, ils copient trop souvent les médias anglo-américains, 48h à une semaine plus tard. Dans nos médias d’information, l’auteur a ainsi rarement trouvé des enquêtes ou analyses françaises, originales ou savantes.

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AFP – 5/09/15 “Syrie : 47 morts dans des combats entre le groupe EI et des rebelles dans le nord”

AFP – 31/08/15 “Des combats entre l’Etat islamique et des rebelles à Damas”

AFP – 30/08/15 “Un des principaux commandants de Boko Haram arrêté”

Reuters – 21/08/15 “La Maison-Blanche confirme la mort du N°2 de l’Etat islamique”

New York Review of Books – 13/08/2015 “The mystery of ISIS”

Reuters – 10/08/15 “Al-Nosra se retire du nord de la Syrie”

Press-TV (Iran) – 9/08/2015 “Saddam-era officers dominate high ranks of ISIL: report”

New York Times International – 1/08/15 “Saudi Arabia’s new sunni alliance”

New York Times International – 11/07/15 “No end in sight: a memoir of Iraq”

New York Review of Books – 9/07/2015 “The rule of Boko Haram”

US Government – Department of the Treasury – July 2015 – “Identification (??!) of Abu Bakr al-Baghdadi”

New York Review of Books – 9/06/2015 “Inside the Islamic state”

New York Times – 8/06/2015 – “A raid on ISIS yelds a trove of intelligence”

New York Review of Books – (Ahmed Rashid’s Blog) – June 2015 “Why we need a-Qaeda”

Laurent Touchard (non publié) – 20/05/2015 “Organisation tactique et méthode de combat de l’Etat islamique”

La vie des Idées – 17/03/2015 “Aux origines de l’Etat islamique”

APF Analysis – 9/03/2015 – Asia Pacific Foundation – Nigeria: Boko Haram pledge of allegiance to Daesh”

The Atlantic – March 2015 “What is the Islamic State?”

al-Arabiya News – 4/02/2015 “Al-Azhar calls for killing, crucifixion of ISIS terrorists” 12

US Army – Complex operational environment and threat integration directorate (CTID) – TRADOC G-2 Intelligence support activity (TRISA) – November 2014 – “Threat tactics report: Islamic state of Iraq and the Levant (ISIL)”

• Plus une cinquantaine d’articles détaillés et d’études publiés sur ISIL de 2013 à 2015, notamment dans : al-Jazeera BBC News Bloomberg CNN CTC-Sentinel, West Point combating terrorism center – Deutsche Welle the Guardian Iraqi News

Jane’s Defence Weekly NBC News Reuters Slate the Telegraph Time the Washington Post, etc.

1 Carl Schmitt “Guerre discriminatoire et logique des grands espaces”, Krisis, 2011.

2 Le prétexte était alors la vidéo d’un pilote jordanien brûlé vif, mais l’E.I. avait fait bien pire dix fois auparavant, sans qu’al-Azhar ne s’émeuve.

3 Nominalement aussi. Voir l’annexe 1, “La pénible “identification” d’al-Bagdadi, deuxième du nom”.

4 Précisément de “Jayvee team of al-Qaïda”. En argot sportif Junior Varsity team = équipe B.

5 Voir in fine les sources de l’étude.

6 Ceux de l’ancienne et puissante confrérie des Naqshbandi, entrée en guerre contre l’occupation américaine.

7 Camp militaire, sis non loin de la ville irakienne d’Umm Qasr. Là, des années durant, l’armée d’occupation américaine a entretenu (involontairement, espérons-le) une superbe “couveuse à terroristes”.

8 Il semble avoir été tué près de Mossoul, au nord de l’Irak, par une attaque de drone, le 18 août 2015. Cf. sources de l’étude, 21/08/15, Reuters.

9 Le général Suleimani est le chef de la “Force Qods”, unité des Gardiens de la révolution iraniens en charge des opérations spéciales en Syrie, au Liban et en Irak.

10 “al-Bagdadi” se prétend aussi “al-Quraishi” car le sunnisme fondamentaliste édicte que le calife doit toujours provenir de la tribu du Prophète Mahomet.

Publié avec l’aimable autorisation de la revue Outre-terre et de Xavier Raufer