L’islam et l’esprit français – entretien avec Philippe Moulinet

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Le 26 janvier 2016

Cher Philippe Moulinet, merci d’accorder cet entretien à Fils de France. Pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas, pourriez-vous dresser en quelques mots votre biographie intellectuelle ?

J’ai suivi mes études secondaires dans un collège de Jésuites qui m’ont appris le questionnement et à ne jamais me contenter d’une réponse dont je ne pourrais vérifier sur moi-même, dans ma propre expérience, la validité. A l’âge de seize ans j’ai été commotionné par la rencontre avec l’œuvre de René Guénon. Je ne la comprenais pas encore mais je pressentais ses résonances spéculatives et sa force de certitude. Je ne me suis pas pour autant laissé enfermer dans cette œuvre : j’ai fréquenté d’autres grands esprits comme ceux de Berdiaeff, Maritain, Corbin, Heidegger et, bien sûr, les porte-parole de la tradition islamique : Ibn Arabi, Gili, Quashani, Molla Sadra de Shiraz, ibn Ata Allah, Darquawhi, Al ‘Alawi etc. J’ai consacré une thèse doctorat à une lecture de l’Occident par le Soufisme. Aujourd’hui je suis, pour quelques années encore, magistrat à Bordeaux. Je suis juriste de formation mais mes goûts m’ont toujours porté à la métaphysique et à la philosophie. J’ai parfois regretté de n’avoir pu rejoindre l’université, mais je m’aperçois que l’inadaptation ou l’insatisfaction partielle rencontrée dans la vie sociale est un puissant excitateur de recherche. Seul ce qui est conquis à l’arraché vaut.

Vous avez publié en 2015 L’islam et l’esprit français – La réalité muhammadienne (Albouraq). Pouvez-vous nous présenter cet ouvrage ?

J’ai lu avec beaucoup de ténacité, je crois, les grands représentants de la pensée islamique. Leur virtuosité dialectique m’a séduit sans jamais m’impressionner, ni emporter même mon adhésion entière. L’éloignement dans le temps y est pour beaucoup : les meilleurs sont du XVIIème siècle. Il y a aussi la différence de mentalité qui fait que ces textes intéressent l’intelligence d’un européen mais touchent peu sa sensibilité. Surtout, je n’y trouvais pas l’enracinement dans la vérité que je cherchais. Alors j’ai tenté de relire les textes, le Coran notamment, à la lumière des grands penseurs européens qui ont deux qualités dominantes : la clarté et la précision. Et, en ce qui concerne la phénoménologie moderne, l’aptitude à montrer comment un principe trouve une vérification expérimentale en nous. Je me souviens de mon premier mouvement en lisant le verset 2 de la deuxième sourate du Coran : « voici le Livre au sujet duquel il n’y a pas de doute ». J’ai aussitôt fait la relation avec la pensée du doute chez Descartes et j’ai réalisé que la seule réalité dont nous pouvions être absolument sûrs c’est nous-mêmes, le seul lieu qui réalise la fusion entre l’être et le connaître c’est le moi, c’est notre propre esprit. Et j’ai axé toute ma lecture sur cette intuition fondatrice. Le Coran d’ailleurs valide cette approche : « Nous avons fait descendre vers vous un Livre où se trouve un rappel à vous-mêmes » (21/10). La révélation nous révèle à nous-mêmes. Et je crois que le Coran lu à la lumière des intuitions géniales d’un Maine de Biran par exemple, permet une pénétration plus profonde et actuelle dans le sens.

La présence de l’islam en France soulève la question du bon fonctionnement de l’assimilation républicaine et de la laïcité. Pensez-vous que l’une et l’autre soient en crise?

Il est dit en Islam que Dieu envoie tous les cent ans un grand réformateur de la religion qui adapte, sans les trahir, les principes aux conditions du temps. Rien n’est fixe, arrêté une fois pour toutes dans l’histoire d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation. La laïcité, qui a aussi cent ans d’âge, doit connaître une mutation. Elle a été jusqu’à aujourd’hui comprise et pratiquée comme une indifférence réciproque entre religion, réservée à la sphère privée, et vie publique. Aujourd’hui cette bifurcation n’est plus tenable. Les principes républicains sont suffisamment solides pour permettre et encourager une lecture positive du phénomène religieux, qui fait partie intégrante de la vie humaine. Une vie réduite à la seule dimension sociale asphyxie l’esprit. Nos racines sont avant tout dans l’esprit. Il y a eu, jusque dans les années soixante-dix, une très grande école de pensée française sur le religieux, notamment en ce qui concerne l’Islam et le Christianisme. Il faut encourager toutes les initiatives en ce sens, comme le faisait d’ailleurs le général de Gaulle.

En janvier et en novembre 2015, la France a été touchée par des attentats islamistes. Que dire à propos du salafisme en France ?

La seule réponse efficace au salafisme est le soufisme, la lecture et la pratique spirituelle de l’Islam. Il n’y a que l’intelligence à opposer à la brutalité. Il faut que se développent en France des centres d’études soufies capables de donner une interprétation profonde et accessible des textes. Le salafisme prospère sur le terrain de l’ignorance. Les solutions d’autorité seront toujours éphémères. Il faut aller à la racine des choses en donnant aux jeunes la possibilité de comprendre leur religion comme les saints l’ont comprise, aimée, réalisée.

En novembre 2011, vous avez participé à un colloque sur René Guénon (René Guénon – Une vie ésotérique) organisé par l’Institut de Découverte et d’Etude du Monde Musulman (IDEMM). En quoi l’œuvre de René Guénon peut-elle être bénéfique à nous les modernes ?

René Guénon était mathématicien de formation. Les mathématiques fonctionnent sur des axiomes. René Guénon a transposé en métaphysique la rigueur des principes mathématiques. Il a écrit deux grands ouvrages où il réalise magistralement cette transposition : Le symbolisme de la croix et Les principes du calcul infinitésimal. La force de son œuvre tient à ceci qu’elle relie à chaque fois le développement ou la manifestation à un principe initial : dans son analyse de la société politique, de la réalité cosmique, de la constitution interne de l’être humain. En un mot Guénon permet de comprendre. A cela il faut ajouter qu’il a précisé un vocabulaire, dans un style souverain. Du fait de ce caractère principiel, son œuvre a une fonction récapitulative et synthétique. A une époque d’éparpillement, de dispersion existentielle, accélérée par la multiplication indéfinie des savoirs spécialisés,  cette œuvre constitue un axe, une puissance d’unification inégalée. Il se situe à chaque fois au centre des choses : Guénon dit souvent en cinq lignes ce que d’autres n’arrivent pas à dire dans un gros livre. Son apport pourrait être considérable aux jeunes issus de l’immigration. Je crois que les soufis d’origine française ont, à cet égard, un grand rôle de transmission à jouer.