Les Français musulmans, des Français comme les autres

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Le 30 mars 2017

Par Daoud Ertegun

L’islam de France est déjà une réalité. Mais un islam français est-il possible, telle la réponse donnée par l’Institut Montaigne(*) à la question que se posent tant de nos compatriotes. Notre grande enquête.

Le rapport en question, rendu public en septembre dernier, totalise plus de 130 pages. Sa lecture, pour limpide qu’elle soit, demeure ardue. À destination de nos lecteurs, en voici la principale teneur. Ces quelques données statistiques donc, pour commencer, lesquelles vont à rebours de nombre d’idées reçues :

• « Une majorité des musulmans de France a un système de valeur et une pratique religieuse qui s’insèrent sans heurts majeurs dans le corpus républicain et national. » On peut donc être à la fois pleinement Français et musulman.

• « Nombreux – mais minoritaires – sont les jeunes Français de confession musulmane qui se définissent d’abord et avant tout par leur identité religieuse, suivant une logique implacable : “plus vous êtes fondamentaliste, plus vous êtes musulman et donc plus vous êtes vous-même”. » S’il existe indubitablement, le réflexe consistant à ne voir en l’islam qu’un refuge identitaire, est donc loin d’être majoritaire.

• « En arrière-plan, une relation complexe avec la France, l’attrait du fondamentalisme religieux étant un moyen pour eux d’exprimer une forme de révolte contre une société qui les rejette ; c’est du moins très largement leur perception. (…) Il ne fait pas de doute que cette tendance est en augmentation sensible depuis dix ans. » Là, on en revient au débat agitant ces deux intellectuels de premier plan que sont Olivier Roy et Gilles Kepel, le premier estimant que nous avons affaire à une « islamisation de la radicalité », l’autre persistant au contraire à penser que nous assistons à une « radicalisation de l’islam ». Il y a évidemment du vrai dans ces deux postulats, même si une explication ne saurait forcément exclure l’autre.

L’Institut Montaigne ne constate pas autre chose : « Deux réalités très différentes donc : une majorité silencieuse, très souvent pratiquante mais sans conflit majeur avec les normes de la société française, d’une part ; une minorité, attirée par le fondamentalisme, qui utilise l’islam pour dire sa révolte, d’autre part. »

De ce diagnostic dressé, trois points majeurs demeurent, d’ordre strictement factuel et n’ayant pas vocation à créer la polémique, même si certains ne pourront s’empêcher de la susciter :

• « Influence des États étrangers à qui la France a sous-traité une forme de contrôle social et sécuritaire. »

• « Incompréhension face aux mutations d’un islam de plus en plus identitaire, porté par des jeunes garçons et des jeunes filles, très souvent Français de naissance, que ne comprennent pas les responsables des institutions actuelles – quasiment tous des hommes, souvent âgés de plus de soixante ans, nés à l’étranger. »

• « Incapacité, enfin, à intervenir face au phénomène rampant de la radicalisation religieuse alors que théories du complot, antisémitisme et postures victimaires fleurissent chez ceux-là même qui trouvent dans un islam autoritaire – voire radical – un moyen d’affirmation. »

Ces fantasmes ne sont pas seulement le fait des Français de confession musulmane, mais imprègnent également le ressenti psychologique des Français « de souche », vis-à-vis de ce qui est devenu la deuxième religion de France.

L’Institut Montaigne, toujours : « Une brève analyse des couvertures des principaux magazines hebdomadaires montre que l’islam est invariablement présentée comme porteuse de violence et de haine : il s’agit là exactement de ce que veulent les djihadistes qui, par leurs actions, orientent cette couverture médiatique. Une quarantaine de numéros des six magazines les plus vendus en France ont ainsi placé un sujet lié à l’islam en couverture au cours des douze derniers mois ; en moyenne, chaque semaine, un magazine a dédié sa “une” à l’islam. La rhétorique visuelle de ces numéros recourt d’ailleurs souvent aux mêmes éléments : sur un fond sombre s’accumulent des photos d’hommes en armes, de leaders enturbannés, de sabres ; larges polices, couleurs vives, contrastent avec des fonds sombres. Le champ lexical des enquêtes policières est mobilisé : il faut trouver les “complices”, les “cerveaux”, les “armées souterraines”. Lorsqu’il s’agit d’étudier les relations de l’État et de l’islam, le champ lexical est celui de la défaite, de la faiblesse. Les “unes” portant sur des régimes se revendiquant de l’islam (l’Iran ou l’Arabie Saoudite) utilisent le vocabulaire de la menace et de la peur. Une tonalité commune se dessine dans le traitement de ces sujets, dont les champs lexicaux et les visuels sont ceux de la menace, de l’alarme et de l’inquiétude. L’islam reste à déchiffrer. Les enjeux géopolitiques et les courants extrémistes accaparent la représentation. Il convient de remarquer qu’un seul numéro sur ces quarante s’intéresse au quotidien des musulmans français. »

Fantasmes encore que le nombre de nos compatriotes de confession musulmane, certaines estimations fantaisistes les donnant à plus de 15 % de la population, alors que seuls 5,6 % de cette dernière se revendiquent de l’islam, mais répartis de manière singulièrement contrastée sur l’ensemble du territoire. Statistique qui, pour les autres croyances absence de croyance, s’affine par ailleurs de la sorte : « Dans l’échantillon initial de 15 459 personnes, plus de 47 % des plus de quinze ans se déclarent “chrétiens”», 37 % “sans religion”, 6 % ont refusé de répondre à cette question et un peu plus de 3 % s’affilient à une autre religion minoritaire que l’islam. Ces chiffres rappellent que, si l’islam est la seconde religion de France métropolitaine, elle est démographiquement très minoritaire. »

Pour être plus précis encore et se faire une meilleure idée de la répartition sociologique, convient-il encore d’ajouter :

• « Plus de 24 % des musulmans déclarés sont ouvriers ;

• « plus de 22 % sont employés ;

• « 30 % des musulmans sont inactifs non retraités. Ces personnes ne figurent pas dans les statistiques du chômage tel qu’il est calculé en France ; elles n’occupent pas d’emploi mais ne sont pas enregistrées comme demandeuses d’emploi. Cette catégorie inclut, en revanche, les lycéens et étudiants, mais aussi les jeunes à la recherche d’un premier emploi ;

• « seuls 4,5 % sont cadres. À titre de comparaison, les cadres représentent 10 % des personnes qui se déclarent “sans religion” et plus de 8 % des chrétiens. A contrario, les inactifs non retraités ne pèsent que 14 % et 9,9 % respectivement dans ces deux groupes. Si l’on raisonne en termes de taux d’incidence, les musulmans représentent 2,8 % des cadres mais plus de 10 % des ouvriers, 7 % des employés et 13,5 % des inactifs non retraités. »

Bref, ce que certains journalistes ont nommé la « beurgeoisie », est un phénomène qui progresse lentement mais sûrement, sachant que si les enfants de l’immigration ont généralement deux fois moins de chances que les autres de décrocher un premier emploi stable, – à condition toutefois de ne pas avoir décroché de l’école entre-temps – ils bénéficient, une fois intégrés dans le marché du travail d’une progression en tous points semblable aux reste de leurs compatriotes.

Voilà qui vaut pour le bon et le moins bon, sachant que parmi les Français de confession musulmane, « près de 15 % ne possèdent aucun diplôme », tandis « qu’environ 25 % ont un niveau inférieur au BAC ». Ce qui fait dire à l’Institut Montaigne : « Cela est le signe d’une polarisation sociale de la population musulmane, marquée par un accès assez large à l’enseignement supérieur, d’une part, mais également par la marginalisation scolaire d’une importante minorité, d’autre part. » Situation qui se résume ainsi sur le marché de l’emploi : « Si une large part des 1 029 répondants est inactive, la majorité des personnes actives occupe un emploi stable. Ainsi, plus de 55 % occupent un CDI et 10 % sont fonctionnaires. En revanche, en raison de leur position sociale plus défavorisée, la précarité touche une part significative de la population de culture musulmane : plus de 12 % est en CDD et plus de 8 % est en intérim. » En d’autres termes, ceux qui s’assimilent y arrivent comme les autres ; et les autres un peu moins, phénomène qui touche par ailleurs une proportion pas loin d’être similaire chez les Français dits « de souche ».

D’un point de vue religieux, c’est une toute autre affaire, nombre de nos compatriotes musulmans peinant manifestement à faire le distinguo entre ce qui relève du cultuel et du culturel. Ainsi : « La consommation de viande halal fait l’objet d’un intérêt important pour les musulmans, qui l’identifient de plus en plus au simple fait d’être musulman : être musulman, c’est être halal (par opposition à “haram”). De fait, de nombreuses représentations erronées circulent. Ainsi, plus de 40 % des répondants musulmans souscrivent à l’affirmation selon laquelle la consommation de viande halal constituerait l’un des cinq piliers de l’islam, ce qui est évidemment faux. »

Il n’empêche que, tel que « l’ont montré plusieurs travaux depuis l’enquête Banlieue de la République, la consommation de nourriture halal devient un marqueur d’appartenance au groupe social des musulmans, y compris chez les individus n’étant pas – ou peu – religieux. On décèle ici les signes d’un rapport au religieux qui se vit d’abord par les normes et les pratiques sociales, et de façon secondaire par les pratiques rituelles ou cultuelles. »

Si l’on résume, il y a confusion entre la foi musulmane relevant du domaine religieux et le « muslim way of life », dont les manifestations participent avant tout du comportement social, en l’occurrence réduit à ses dimensions alimentaires et vestimentaires, visant à signifier son appartenance à une communauté bien souvent fantasmée. Et les auteurs de ce rapport de noter : « Ce marqueur social semble s’être autonomisé de la référence religieuse : la consommation halal est devenue normale – au sens propre du terme. La norme sociale dépend alors moins de la foi et de la théologie que d’un mode de vie partagé. »

Il en va de même pour le port du voile, quelle que soit sa longueur, sa couleur ou la capacité qu’il a à masquer les visages féminins.

« Environ 60 % des 1 029 enquêtés considèrent que les jeunes filles devraient pouvoir porter le voile au collège et au lycée. En revanche, cette position n’est soutenue que par 37 % des personnes de culture musulmane – dont les parents sont musulmans mais qui ne se déclarent pas musulmanes. Ainsi, la question du voile reste nettement plus clivante, y compris parmi les musulmans, que ne l’est celle de la consommation de viande halal. »

Il fut prétendu, non sans raison, qu’alors que les troupes ottomanes s’apprêtaient à faire tomber Constantinople, les théologiens byzantins dissertaient sur le sexe des anges ; sujet certes intéressant mais qui, en la circonstance, n’était pas forcément d’une actualité brulante. En irait-il de même de nos musulmans français, tout occupés à parler viande ou tissu, alors que l’ambiance, en France comme en Europe, ne participe pas d’une islamophilie galopante ? C’est à croire.

Ainsi, « Environ 65 % des musulmans – de religion ou de culture – se déclarent favorables au port du voile, et 24 % sont favorables au principe du port du voile intégral. Dans les deux cas, environ 10 % des répondants adoptent une position de retrait individuel en choisissant la réponse “c’est son choix, chacun fait ce qu’il veut”. »

Et c’est là que l’on constate que nos compatriotes musulmans sont globalement devenus des Français post-soixante-huitards comme les autres. « Tout maintenant ! » « Jouissons sans entraves ». « Je le veux parce que je le vaux bien ». Et qu’importe que tel ou tel comportement de type individualiste puisse participer de l’hédonisme ambiant, comportement reposant généralement sur un look en signe d’appartenance communautaire, qu’elle soit politique, religieuse ou sexuelle. À la Gay Pride, certains se déguisent en homosexuels d’opérette, se croyant à la parade dans les rues de San Francisco. Dans d’autres rues, c’est la même course au déguisement, mais façon faubourgs de Ryad. Comme si tous ces gens oubliaient qu’ils vivaient aussi en France et que tel ou tel accoutrement peut venir déranger us et coutumes de cette vieille peuplade que sont les Français, lesquels à force de faire preuve de patience, pourraient bien un jour ou l’autre perdre cette dernière…

Le voile, donc. « Contrairement à l’opinion dominante qui voudrait que les hommes soient plus conservateurs que les femmes, le port du voile est rejeté par 26 % des hommes mais seulement par 18 % des femmes. Les hommes sont également plus enclins à déclarer que “chacun fait ce qu’il veut”. Ces résultats témoignent d’une adhésion idéologique d’une part importante de la population féminine musulmane au port du voile, allant jusqu’à l’acceptation du voile intégral (pour 28 % des femmes).
Cependant, l’approbation du port du voile ne signifie en rien que les comportements des individus correspondent à la norme ainsi revendiquée, sachant que le port du voile intégral est interdit dans l’espace public. Peut-être peut-on lire dans ces résultats très élevés une forme de provocation, suite notamment aux nombreux débats sur le port des signes religieux musulmans dans l’espace public. » Et nous voilà, une fois de plus, rejetés du champ religieux dans celui de la politique et de la culture.

Pour autant, insiste le rapport de l’Institut Montaigne : « La pratique sociale la plus répandue reste le non-port du voile. Ainsi, les deux tiers des femmes de culture musulmane déclarent ne pas porter le voile. 57 % déclarent ne l’avoir jamais porté et 8 % déclarent l’avoir déjà porté, mais ne plus le faire aujourd’hui. »

Dans la fréquentation de la mosquée, on retrouve encore des proportions de pratique assez peu éloignée des autres croyants : « Selon les données de notre enquête, environ 30 % des musulmans ne se rendent jamais à la mosquée. De plus, 30 % supplémentaires ne s’y rendent que pour les grandes célébrations du ramadan ou moins souvent. Ce sont donc près de 60 % des musulmans qui ont un rapport distancié ou inexistant avec les lieux de culte. » Et, pour aller plus loin dans le détail : « Environ 15 % des musulmans se rendent à la mosquée une fois par semaine, généralement pour la prière du vendredi. Les pratiquants les plus assidus représentent environ 12 % de la population musulmane. Ces derniers se rendent plusieurs fois par semaine dans les lieux de culte, et 5 % des individus déclarent s’y rendre quotidiennement. »

Mais le point le plus important de cette étude, c’est qu’il en ressort globalement que les Français de confession musulmane sont en passe de devenir des Français comme les autres. Pour le meilleur comme pour le pire. Malgré les polémiques, les essais trustant les meilleures ventes en librairie, et, surtout, les attentats à répétition ? Il ne serait pas saugrenu de le croire, ces chiffres à l’appui. Surtout sachant que les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent jamais personne ; alors que ceux qui déraillent ont tendance à faire la “une” des journaux, qu’ils soient télévisés ou de papier…

Car ce que nous disent encore les travaux de l’Institut Montaigne, c’est qu’une large partie de ces compatriotes n’aspire qu’à une chose : vivre en paix et en bonne intelligence avec les autres Français, quelles que puissent être leurs confessions respectives.

C’est la majorité silencieuse. Étant donné l’ampleur des enjeux actuels, il ne serait pas opportun qu’elle fasse plus entendre sa voix. En effet, il n’est que temps.

(*) L’institut Montaigne est un laboratoire d’idées fondé en 2000 par Claude Bébéar, patron historique du groupe d’assurances Axa. Sans attaches partisanes, religieuses ou politiques, son financement est exclusivement d’ordre privé.