François Bousquet : Michel Foucault ou la norme de l’anormal

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Le 23 novembre 2015

Votre dernier livre, “Putain” de saint-Foucault, archéologie d’un fétiche, traite de Michel Foucault. Mais de cette icône, naguère incarnation d’une certaine gauche marxisante, vous dressez le portrait d’un homme qui, de fait, aurait été l’annonciateur de l’actuelle idéologie libérale et libertaire, quelque part entre Alain Madelin et Emmanuel Macron. Alors, question qui se pose : qui était-il vraiment ?

Philosophiquement parlant, Foucault couchait avec tout le monde. C’était une fashion victim idéologique. D’où ses louvoiements incessants. Un jour structuraliste, le lendemain gauchiste, le surlendemain néolibéral. En vérité, il a épousé toutes les modes idéologiques de son temps. Elles ne nous disent rien du cœur nucléaire de sa pensée : une ivresse de destruction-déconstruction. La mort de l’homme, le refus des assignations sexuelles, les études de genre, la revanche des minorités, le détricotage de la notion de déviance, c’est lui aussi, c’est lui surtout. Il avait fait le choix d’exalter « la vie des hommes infâmes » avec pour ambition ultime d’ériger la norme de l’absence de normes : la norme de l’anormal. Chemin faisant, il s’est rendu compte que le néolibéralisme, à travers la « destruction créatrice », la dérégulation, la critique portée contre tous les conservatismes, œuvrait au même projet d’anti-société. Au fond, il s’agit d’inventer une nouvelle forme de socialisation : la socialisation par la désocialisation.

Sa défense de principe des minorités, généralement sexuelles, immigrées ou carcérales, a fait de lui l’une des figures de proue de la pensée française dans les universités américaines qui, à la fin des années soixante-dix, ont conceptualisé ce que l’on nomme aujourd’hui le “politiquement correct” et qui fait, désormais, force de loi chez nous. Cette pensée a-t-elle encore de l’avenir où serait-elle en train de jeter ses derniers feux ?

Dans l’absolu, cette école de pensée, qui est d’abord une école du désastre, n’a pas d’avenir, elle qui professe un « no future » post-identitaire. Un monde dans lequel l’indétermination des identités laisserait la place à des bricolages hybrides : une sorte de devenir mutant de l’espèce humaine. Le devenir homme de l’animal, le devenir animal de l’homme. « Je est un autre ». La formule rimbaldienne trouve ici son prolongement dans la théorie du genre, dont Foucault est le coproducteur. Inutile de dire que cette chimère sociale dispose avec les biotechnologies et le turbocapitalisme d’outils susceptibles d’assurer sa « reproduction » sociale. Au jour d’aujourd’hui, elle détient tous les leviers du contrôle social et du pouvoir culturel, tant dans l’éducation que dans les médias, les arts, la politique et l’économie. Est souverain, en termes schmittiens, celui qui contrôle le champ symbolique des interdits : le licite et l’illicite. Or, qui contrôle aujourd’hui ce champ ? Les minorités ! Leur stratégie est de faire croire qu’elles sont encore et toujours dominées, alors qu’elles sont plus que jamais dominantes et tiennent les majorités sous leur férule juridique : pénalisation du racisme, traque de l’homophobie, parité pour tous. Dans ce coup d’État, Michel Foucault a joué un rôle de premier plan. C’était, selon la formule de Pierre Legendre, un « hérétique d’État ». Il a fait entrer l’hérésie dans l’institution. Elle est devenue hégémonique. Si l’on ne se résigne pas à son emprise, on est d’emblée exclu du système. Nous en faisons l’expérience au quotidien, vous, moi, nous.

La vision du monde de Michel Foucault paraissait autrefois alternative ou dissidente. Mais quand cette même dissidence est devenue pensée d’État, quel avenir pour une autre pensée véritablement alternative ?

Le problème pour nous, c’est que le système a détourné à son profit le lexique de la rébellion. La rébellion est un concept piégé. Les mutins de Panurge sont aussi des moutons de Panurge, comme le disait Philippe Muray. Que nous reste-t-il ? La dissidence en effet, comme au temps du samizdat. À ceci près qu’Internet a un effet démultiplicateur autrement puissant que les machines à ronéotyper et les livres qui circulaient sous le manteau. Internet charrie tout, le meilleur aussi. Cela a créé une société parallèle, qui double les appareils de censure. C’est là que s’expérimentent les alternatives de demain. C’est le travail que nous menons au sein de la revue Éléments autour d’Alain de Benoist ; le vôtre à Fils de France autour de Camel Bechikh. Pour autant, aucune chance de voir cette contre-société s’inviter dans le système. Il lui est définitivement fermé. Pour critiquer le système, pour lui porter les coups les plus rudes, il faut en provenir, d’Éric Zemmour à Michel Onfray. Il en faudra beaucoup d’autres pour le renverser.

“Putain” de saint-Foucault, archéologie d’un fétiche. Pierre-Guillaume de Roux, 15 euros.