Entretien avec Olivier Rey (3/3) : La question de l’islam en France n’est pas circonscrite à l’islam : elle est générale

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Le 10 juillet 2015

Quelle serait votre définition de la « postmodernité » et votre point de vue sur elle ?

Pendant des siècles, le mouvement de modernisation a dû lutter pour imposer sa loi aux mondes traditionnels, pas toujours enclins à se laisser faire. Mais enfin, au bout du compte, la modernisation a vaincu, et les structures traditionnelles ont été désintégrées. La postmodernité dans laquelle nous sommes entrés depuis quelques dizaines d’années, c’est cela : une modernité demeurée seule avec elle-même. À ce titre, la postmodernité est une hypermodernité. Cela étant, le triomphe prend des teintes crépusculaires : de plus en plus clairement, il apparaît que la modernité n’était viable que grâce au contrepoint et au tuteur que lui offraient les héritages que, par ailleurs, elle s’évertuait de toute ses forces à défaire. Sans ces héritages, la modernité s’effondre sur elle-même. La différence entre modernité et postmodernité n’est nulle part plus visible que dans le changement d’horizon temporel. La modernité imaginait devant elle un avenir infini à construire ; la postmodernité ne sait pas de quoi l’avenir sera fait, ni même s’il y aura un avenir. À l’heure actuelle, nous n’avons plus l’impression de vivre, comme à l’époque moderne, dans la préparation de ce qui suivra, mais dans un délai : le délai qui nous sépare de l’anéantissement du monde tel que nous le connaissons.

Récemment, deux cas ont agité le monde médiatique : Zbigniew Huminski et Vincent Lambert. En d’autres mots : la question de la peine de mort et celle de l’euthanasie. Peut-on établir un lien anthropologique entre ces deux thématiques?

Ce qui, pour beaucoup de « bons Européens » d’aujourd’hui, fait de la peine de mort une monstruosité inconcevable, découle d’une confusion des ordres : ils imaginent le jugement des hommes sans appel. Ils font de celui-ci un absolu. Comment, dans ces conditions, pourrait-on condamner quelqu’un à la peine capitale ? Je note toutefois que le respect inconditionnel de la personne, au nom de quoi on s’interdit de condamner quiconque à mort, conduit aussi à minimiser la responsabilité du coupable, à le dégrader, puisque celui-ci, quoi qu’il fasse, n’est plus jamais comptable de ses actes par sa vie. Je ne milite pas pour le rétablissement de la peine de mort qui, en l’état actuel de la société, ne me paraît pas souhaitable. Mais je trouve assez pénible les airs supérieurs et entendus qui sont pris pour considérer comme arriérés tous les endroits du monde où elle se pratique encore.

Concernant “l’euthanasie”, les débats actuels me semblent baigner dans une grande confusion. D’un côté, je trouve infâme le prétendu « droit à mourir dans la dignité » – qui sous-entend que ceux qui ne feraient pas usage de ce droit mourraient dans l’indignité. Je vois, chez les partisans de la mort programmée, un délire de la volonté, qui préfère décider de la mort plutôt qu’abandonner une partie de son empire. J’y décèle aussi l’intériorisation, vis-à-vis de l’homme, de l’attitude qui s’est répandue à l’égard des objets : dès que quelque chose devient « obsolète », il faut s’en débarrasser. D’un autre côté, je vois avec peine certaines personnes, au nom de la Vie à laquelle appelle le Christ, faire de la vie du corps une idole. Dans son cantique des créatures, Saint-François dit de la mort corporelle : « ma sœur ». Saint-François n’a pas hâté sa mort, il n’a pas craint que la maladie lui hôte sa « dignité » ; mais, grâce à Dieu, on ne l’a pas non plus, des années durant, empêché de mourir par un appareillage technique. Il y a un entêtement à maintenir un corps en vie qui est l’envers de la volonté d’en finir avant son délabrement.

Pourriez-vous nous donner votre avis sur la question de l’islam en France, et d’un islam français ? Sur l’état actuel du catholicisme en France ?

Le mot « laïcité », si prisé en France, est dérivé de l’adjectif grec laïkos, lui-même dérivé du substantif laos, terme qui chez Homère désignait la foule des guerriers, ou la foule du peuple, et que le Nouveau Testament a repris pour désigner le peuple de Dieu. Le laïc, à l’époque médiévale, n’était pas hors de la religion, il était le chrétien qui ne faisait pas partie du clergé. La laïcité d’aujourd’hui, qui se veut indépendante de toute religion, trahit dans sa désignation même ce qu’elle doit au christianisme. De ce point de vue, l’irruption de l’islam dans le paysage français fait office de révélateur. L’islam fait apparaître que ce qui se donnait, en France, comme une indépendance vis-à-vis de toute religion, est en fait, pour une bonne part, une sécularisation du christianisme : la laïcité française n’est pas religieusement aussi neutre qu’elle le prétendait. Dans le même temps, puisque cette laïcité désavoue tout lien avec la religion, elle se trouve bien en peine de faire une place à un islam visible.

Si la réaction des catholiques à la loi sur le mariage entre personnes de même sexe a été aussi vive en France, c’est que cette loi venait contredire la continuité entre institutions religieuses et institutions républicaines qui, au fil du temps, a permis l’apaisement de la querelle religieuse dans le pays. À cette occasion, les catholiques étaient en plein accord avec les musulmans, et il est dommage que, malgré des efforts méritoires, la conjonction ne se soit pas manifesté de façon plus massive. C’est sur ce genre de sujets qu’un islam véritablement français pourrait prendre forme dans l’espace public : non pas jugement de l’islam sur la vie en France (ce qui suppose toujours une forme d’opposition, au moins latente, entre les deux termes), mais expression de citoyens musulmans sur des questions qui concernent tous les Français.

La constitution d’un islam français n’est pas facilitée, mais au contraire rendue plus difficile par la déchristianisation de la France. Du fait de cette déchristianisation, les mosquées ne viennent pas s’ajouter aux églises, mais menacer de prendre leur place et de couper le pays de ses racines et de sa tradition. Se sent facilement mis en danger et exproprié qui ne sait plus qui il est ni ce qui lui appartient. De ce point de vue, la question de l’islam en France n’est pas circonscrite à l’islam : elle est générale. De ce qu’elle conduira, ou non, le pays à engager une réflexion profonde sur son être – ce qui suppose, à mon sens, qu’il retrouve un lien vivant avec sa filiation chrétienne – dépend le sort de tous.