Entretien avec Olivier Rey (2/3) : La crise écologique est aussi une crise morale

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Le 9 juillet 2015

Parmi d’autres abordées, deux œuvres de fiction ressortent particulièrement de votre ouvrage : le film de James Cameron, Terminator (1984) et le roman de William Golding, Lord of the Flies (Sa Majesté des Mouches, 1954). En quoi ces deux œuvres étayent-elles votre réflexion sur l’homme auto-construit ?

Les écrivains de science-fiction ont aimé joué avec l’idée des voyages dans le temps, et les paradoxes que les retours dans le passé peuvent engendrer. Par exemple : si quelqu’un va dans le passé éliminer ses parents avant que ceux-ci ne lui aient donné naissance, comment le meurtrier peut-il exister ? Dans Terminator, un robot se trouve envoyé dans le passé afin de tuer une certaine Sarah Connor, avant que celle-ci ait pu engendrer un fils du nom de John Connor (noter les intiales). John Connor cependant, averti de la manœuvre, envoie à son tour dans le passé un homme chargé de protéger sa mère contre les entreprises homicides du robot ; homme qui, par ailleurs, sera celui-là même qui mettra Sarah enceinte de lui. Dans cette histoire, c’est le fils qui conduit à sa mère le père dont il est issu ! Ce scénario paradoxal constitue une excellente illustration du fantasme d’auto-engendrement qui travaille les consciences modernes, et qui excite, faute de mieux, le développement de pléthore de techniques démiurgiques.

Le roman Lord of the Flies, quant à lui, narre l’histoire d’une bande d’enfants anglais qui, suite à un crash aérien, se trouvent livrés à eux-mêmes sur une île déserte du Pacifique. Le XIXe siècle était friand de semblables robinsonnades. Libérés de la tutelle de leurs aînés, les jeunes se débrouillaient à merveille, et élaboraient une société beaucoup plus harmonieuse que celle des adultes. Chez Golding, l’histoire prend un autre tour. Au début, grâce au commencement d’éducation qu’ils ont reçu, les enfants tentent de s’organiser. Mais progressivement, les plus sages perdent l’autorité au profit des plus sauvages et, au lieu d’une société libérée des tares du passé, c’est une société qui les réunit toutes qui s’impose. À travers ce récit, fictif mais extrêmement convaincant, Golding montre que ce qui grève notre monde ne tient pas au poids que les adultes font peser sur les enfants, mais aux puissances dangereuses qui habitent le cœur de l’homme et que la civilisation s’attache, tant bien que mal, à domestiquer. Autrement dit, ce n’est pas en préservant les gentils enfants de l’influence des méchants adultes qu’on rompra avec le mal : tout ce dont nous disposons, pour limiter son emprise, ce sont des bribes de civilisation à transmettre – d’autant plus précieuses qu’elles sont superficielles, fragiles, et qu’elles ont coûté de peine à l’humanité. Quand les liens avec le passé sont coupés, c’est le plus archaïque qui revient.

Vous parlez d’une « tentation marcionite ». En quoi l’idée d’un homme s’auto-engendrant relève-t-elle d’une gnose moderne ?

On a qualifié de gnostiques un certain nombre d’hérésies chrétiennes qui ont fleuri aux IIe et IIIe siècles et qui, dans leur diversité, avaient pour point commun un dualisme radical, qui les amenait à distinguer un démiurge, à l’œuvre dans l’Ancien Testament, créateur du monde matériel, du Dieu rédempteur qui s’est incarné en Jésus-Christ, apportant selon eux le salut comme affranchissement complet de l’esprit vis-à-vis de sa prison charnelle, grâce à une certaine connaissance (la gnose). Marcion, qui a donné son nom au marcionisme, fut l’un de ces gnostiques. Il rejetait l’Ancien Testament, et entendait fonder la nouvelle religion sur une version allégée du Nouveau, expurgé de toute référence à l’Ancien. Si vouloir, comme Marcion, le Nouveau sans l’Ancien, est aussi absurde que de vouloir un enfant sans parents, il n’en reste pas moins que l’attitude marcionite est aujourd’hui extrêmement répandue. Le passé n’est pas conçu comme ce qui permet au présent d’exister mais, au contraire, comme un poids mort qui l’entrave, l’empêche d’advenir. Le passé serait à oublier, ou à condamner. Pourtant, à supposer que les contemporains soient supérieurs à leurs prédécesseurs, on se demande bien ce qui les rend tels, si ce n’est le passé ! «Vivre avec les morts constitue l’un des plus précieux privilèges de l’Humanité », écrivait Auguste Comte. Quand l’Humanité oublie les morts ou crache dessus, elle ne se libère pas, elle dégénère.

À propos d’écologie, avez-vous pris connaissance de l’encyclique du pape François Laudato si’ et si tel est cas, que vous inspire-t-elle ?

L’encyclique Laudato si’ est un texte substantiel et profond, qu’il n’est pas facile d’évoquer en quelques mots. Un point très important, me semble-t-il, est que le pape prend ses distances avec la conception purement instrumentale de la technique qui a longtemps dominé au sein de l’Église. « Il faut reconnaître, dit-il, que les objets produits par la technique ne sont pas neutres, parce qu’ils créent un cadre qui finit par conditionner les styles de vie, et orientent les possibilités sociales dans la ligne des intérêts de groupes de pouvoir déterminés. Certains choix qui paraissent purement instrumentaux sont, en réalité, des choix sur le type de vie sociale que l’on veut développer. » Autrement dit, le bien et le mal ne dépendent pas seulement de l’usage que l’on fait de telle ou telle technique, ils reposent également sur les limites que l’on est capable de poser, ou non, au déploiement du système technicien.

Autre point, encore plus fondamental : l’insistance avec laquelle le pape affirme que « tout est lié » – rapport à la nature, rapport aux autres, rapport à Dieu. La crise écologique est aussi une crise morale, et l’encyclique cite les propos de Benoît XVI : « Les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands. » Pour respecter la nature, au lieu de la martyriser par un système économique et financier d’une avidité sans limite, c’est en premier lieu notre cœur qu’il faut changer. « Supprimez le surnaturel, il ne reste que ce qui n’est pas naturel », écrit Chesterton. Une certaine modernité a prétendu, en nous détournant du Créateur, nous rendre à la nature ; elle n’aboutit qu’à détruire celle-ci – et nous avec. Réciproquement, c’est en nous tournant vers notre Père commun que nous pouvons retrouver le sens de la solidarité essentielle qui lie tous les êtres créés. Aujourd’hui, nous sommes comme les enfant de Lord of the Flies qui, attaches rompues avec ce dont ils procèdent, font n’importe quoi, et finissent dans leur violence par mettre le feu à leur île, et par transformer une terre accueillante en désert calciné.