« Des crises migratoires bien plus graves toucheront bientôt la planète », entretien avec Thibault Isabel

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Le 7 décembre 2015

Vous expliquez qu’au féminisme d’abord égalitaire, ensuite différentialiste, s’est substitué un nouveau féminisme : le féminisme androphobe. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Ce féminisme androphobe est conceptuellement distinct de l’idéologie du genre, et provient même plutôt au départ du féminisme différentialiste que je défends. Le différentialisme considère non seulement qu’il existe des différences statistiques plus ou moins importantes entre les hommes et les femmes (sans doute imputables pour une part à des facteurs biologiques) ; mais il considère surtout que ces différences sont positives pour la société. Jusque-là, je me sens en accord complet avec ce point de vue. Ma gêne vient du fait que beaucoup de mouvements féministes actuels en tirent une sorte de haine viscérale de la masculinité. Sous cet angle, j’adhère à la critique formulée par Elisabeth Badinter dans Fausse route contre les dévoiements récents du différentialisme (ou plutôt contre les dévoiements d’un certain différentialisme, car des auteurs comme Camille Froidevaux-Metterie ou Sylvianne Agacinski me semblent quant à elles exemplaires). C’est en fait surtout le féminisme grand public qu’il faudrait incriminer. Cela nous ramène à la question de l’effondrement culturel généralisé du monde contemporain, tous bords politiques confondus.

En évoquant la question de l’identité, vous renvoyez dos à dos l’individualisme induit par l’assimilation républicaine et le communautarisme identitaire. Où se situerait selon vous une voie de juste milieu ?

Le juste milieu, c’est le respect simultané de l’individu, des communautés d’appartenance et du cadre politique commun, qui doivent faire office de contrepoids les uns pour les autres, afin d’éviter tout excès. On doit donc idéa­le­ment protéger l’indi­vidu contre l’empiètement des groupes commu­nautaires ou de l’Etat, lorsque ces derniers vou­draient nous em­pêcher de penser par nous-mêmes ; mais on doit aussi pro­téger les commu­nautés contre les assauts vengeurs d’un Etat qui, au nom de la défense exclusive des individus ou de l’iden­tité nationale, refu­se­rait par prin­cipe l’existence de tout corps intermédiaire en son sein ; et on doit enfin protéger l’Etat contre les individus ou les communautés tentés d’exploiter l’autorité civile à leur propre avan­tage, dans un esprit factieux.  Face au chaos, chacun tente de lutter avec les moyens qui lui paraissent les plus adaptés : l’individualisme, le commu­nautarisme et l’étatisme sont toujours des modes de défense contre des excès réels de la société contemporaine. Mais ces modes de défense participent du problème lui-même, car ils se contentent en dé­finitive de substituer un excès à un autre. Nous devrions promouvoir au lieu de ça un modèle fédéral, qui me semble plus équilibré. Le fédéralisme, c’est l’intrication de l’individu, des communautés et de l’Etat dans un ensemble harmonieux, à la manière des poupées russes.

Un mot sur la « crise des migrants » ?

Je voudrais d’abord dire que je suis favorable à une politique d’intégration qui soit réellement respectueuse des diverses communautés vivant sur notre sol. Pour moi, la religion est une chose positive, au même titre que la liberté. Et je pense que plus l’Etat interdira le port du voile, par exemple, plus il finira aussi par interdire le port de la croix. Je ne souhaite ni l’un ni l’autre, bien que je ne sois ni musulman ni chrétien. Le problème, c’est qu’il est difficile d’intégrer sereinement des populations étrangères lorsque la quantité des flux migratoires devient incontrôlée. Là encore, c’est une affaire de modération : une politique d’intégration réussie n’est concrètement possible qu’en cas d’immigration raisonnable. Sinon, les populations immigrées en seront les premières victimes, ainsi que les classes populaires autochtones. Or, voilà plusieurs décennies que le stade critique est dépassé… Inutile de dire par conséquent combien la crise actuelle des migrants s’annonce dramatique pour l’Europe et risque de renforcer d’une manière considérable les tensions inter-ethniques (à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale), tout en menaçant la viabilité de nos systèmes de santé, d’éducation, d’urbanisme, etc.

Mais on ne règlera pas simplement la question en fermant les frontières, si tant est que ce soit encore possible ! La politique demande une capacité d’anticipation qui fait défaut à nos politiciens (focalisés sur le court terme des élections) autant malheureusement qu’à nos concitoyens eux-mêmes (focalisés sur le court terme du pouvoir d’achat). Lorsque l’économie était au beau fixe et que le patronat manquait de main d’œuvre à bon marché, il y a quarante ans, personne ne songeait à condamner le recours à l’immigration massive comme une forme de dumping social, en dehors notamment du Parti communiste, qui était bien isolé. Maintenant que le chômage s’envole, il faudrait renvoyer tout le monde à la maison, manu militari, et sans faire de distinction ! C’est à la fois inhumain et absurde, car on prend le problème à contretemps. De même, la crise des migrants aurait pu être évitée si nous avions adopté une stratégie géopolitique plus subtile en Libye et en Syrie. Mais le pire reste encore à venir. Car des crises migratoires bien plus graves toucheront bientôt la planète, lorsque le réchauffement climatique contraindra des peuples entiers à quitter leur territoire traditionnel pour venir s’installer chez nous. Nous nous offusquerons alors (sans rien pouvoir faire d’ailleurs contre la déferlante qui nous submergera), en oubliant que c’est notre mode de vie productiviste qui, depuis plus d’un siècle, provoque inéluctablement le déséquilibre du climat. Au fond, nous préférons toujours agir lorsqu’il est trop tard. C’est certes plus facile, mais ça ne sert à rien.